Opus Inferni
Un récit de MzR publié sur Novelarium
Victime d’un châtiment, je quittai la surface du globe où régnaient folie, guerres et maladies, par une brèche séparant le désert en deux. J’empruntai les marches raides d’un escalier brûlant taillé dans un grès rare, et pénétrai sous l’hypogée de mes propres songes. Sa profondeur s’étendait jusqu’aux tréfonds de la Terre.
En chemin, des fumerolles s’échappèrent des fissures creusées à même la roche. Les degrés interminables s’enfonçaient toujours plus loin dans des abymes de fossiles et de sédiments séculaires. Je déambulai entre des défilés et des précipices qui, chacun à leur façon, m’intimidaient et suscitaient malgré moi vertiges et nausées.
L’anathème que mon peuple avait jeté sur moi dissipa tous mes doutes quant à ma destination. Un tapis rouge se déroulait jusqu’aux Enfers dont je percevais déjà les émanations de chairs carbonisées.
Arrivé au dernier palier de mon courage, exténué par cette longue descente à travers ce gouffre insondable, je perdis toute notion du temps. Alors que je m’apprêtais à abandonner, le cœur de la planète se mit soudain à trembler.
Des parois s’écartèrent devant moi, puis le sol se craquela de part et d’autre de la cavité gigantesque dans laquelle je venais de déboucher. J’assistai, insignifiant, à la construction miraculeuse, pierre par pierre, d’une cité antique aux lignes austères. Ses hautes murailles éclairées par des brasiers intenses furent érigées en quelques instants seulement.
La silhouette d’un volcan se découpa derrière le monument cyclopéen, et annonça d’un grondement lointain la naissance d’innombrables tours et piliers. Tandis que les pinacles s’apprêtaient à transpercer la croûte terrestre, un éclair de feu zébra le ciel souterrain, puis le chaos se figea.
Des statues de serpents géants crachèrent un venin enflammé sur les pourtours de ce temple surgi de nulle part. À mes oreilles résonna l’écho de légions sorties tout droit des Limbes ou du Tartare. En rangs serrés, des hordes de démons rugissaient leur hostilité à la face de Dieu et vociféraient des blasphèmes impardonnables.
La multitude d’arches situées sous le sanctuaire dissimulaient autant de fourneaux que nos péchés de sang abreuvaient depuis des millénaires. Ces machines infernales continuaient de vomir de nouvelles âmes maudites destinées à grossir les troupes déjà levées.
Le fracas des armures se mêlait aux remous d’une rivière de magma qui enflait et bouillonnait en contrebas. D’immenses flammes jaillirent de crevasses insondables et projetèrent une fumée noire obscurcissant ce spectacle d’un écrin de ténèbres.
Au centre, un héraut brandit l’étendard de son maître en signe de fidélité et de soumission.
Ce dernier entra en scène comme dans un opéra funèbre, puis leva les bras et commanda aux énergies telluriques de sculpter les derniers ornements de la forteresse qu’il venait de construire dans les entrailles du monde.
Une Lilith lascive, pâmée à ses pieds, le chef de guerre se tenait prêt à partir au combat, bouclier d’or au poing, et je priai pour ne pas me retrouver empalé au bout de cette lance qu’il empoignait d’une main ferme.
Cet ange déchu surplombait son fief, lorsque, d’un regard, il intima le silence à l’ensemble de ses suppôts, puis déversa, du haut de sa tribune rocheuse, un fiel dans une langue ignée.
Cette figure homérique était drapée d’une toge pourpre et coiffée d’un heaume à panache dont les crins se dressaient pareils à des cornes. Elle scanda à ses alliés maléfiques que le moment serait bientôt venu pour la Création de baigner dans la fange. Des vagues de lave déferleraient partout sur le globe, faisant fondre toute trace de nos civilisations, tandis que leurs cendres occulteraient la vue du Soleil des éons durant, avant que lui, le Malin, ne s’établisse parmi les cieux.
Ses mots pleins de fureur délivraient la promesse d’un univers en fusion pour les siècles à venir. Ils me rappelaient ceux d’Ozymandias, par la plume de Shelley :
[center]*« Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! »*[/center]
Tous les esprits malveillants et corrompus acclamèrent ce discours par des hurlements de colère et de violence qui firent vibrer le sol. Hadès, Mars, Arès, Hel ou Anubis, en ce jour, Lucifer surpassait sans commune mesure toutes les divinités chthoniennes. Il préparait son futur règne et haranguait des armées si nombreuses qu’il y avait lieu de se demander combien de défunts méritaient l’entrée au Paradis...
La grandeur de ce royaume sépulcral me fit douter de celle de notre Seigneur, aussi bien que de Sa propre existence. Savoir que des colonies entières se répandraient un jour sur tous les continents me paralysa sur place, derrière le promontoire qui dissimulait ma présence.
Je souhaitais alors que l’on me rende aveugle sur-le-champ, ou que l’on me réveille de ce cauchemar sans fin, plutôt que de poser à nouveau les yeux sur cette immense caverne abritant la plus terrible des demeures : l’antre dans laquelle œuvrait le Mal et dont l’émergence provoquerait sous peu l’Apocalypse.
Même si je méritais sûrement ce sort tragique autant que d’autres parias, j’espérais ne pas croiser mes ancêtres disparus au nombre des condamnés, car cela aurait signifié que la pureté de leur essence eut été compromise. Mais devant les ravages perpétués par notre espèce, il m’apparut évident que le traître à l’Éternel finirait par tous nous adouber un jour ou l’autre sous les dents d’une fourche plus aiguisée qu’une épée.
Il me serait sans doute impossible de fuir ce territoire d’outre-tombe au sein duquel mon âme damnée venait de sombrer, puisque celle-ci venait de s’ajouter, contre ma volonté, à cet empire de désolation.
Pourtant, considérant le carnet et le crayon providentiels que je trouvais alors dans une poche de mon veston, un archange devait encore veiller sur moi, même ici, au milieu de cette fournaise. Une force indicible semblait me rendre invisible aux yeux de tous ces monstres et m’offrait une échappatoire pour le moins inattendue : témoigner des atrocités en gestation ici-bas. J’écris donc ces derniers mots en cachette sur les quelques pages encore vierges d’un carnet déchiré qui, je l’espère, s’envoleront à l’air libre et tomberont dans les mains d’un nouveau prophète.
Son unique mission consistera à prévenir les vivants que quelque part sous terre, là où flambe sa nouvelle capitale — son Pandémonium — le Diable applaudit la Mort.
[center]*Fin*[/center]
*Inspiré par le tableau de John Martin, "Pandémonium"*