Mri-Terz

Un récit de Aude Cassisa publié sur Novelarium


J’avais prévu de rester courtois. Je voulais vraiment rester courtois. − La photo, ça ne va pas. − Comment ça ? Cela faisait bien dix minutes que l’agente administrative regardait l’écran sur lequel apparaissait le dossier que j’avais méticuleusement rempli. Il y avait tout, pièces d’identité, demande signée, passeport de premier niveau et photo. Tout pour permettre la remise de mon passeport de niveau deux, document dont j’avais impérativement besoin pour le lendemain. Le vaisseau suivant en partance pour Triab III ne partirait que dans un cycle, or mon contrat de travail sur la base d’exploitation minière de Canom commençait dans cinq rotations. Je ne pouvais pas rater mon vol. − Qu’est-ce qui ne va pas avec ma photo ? − Ce n’est pas vous, répondit-elle d’un petit ton condescendant exaspérant. − Évidemment que c’est moi, je l’ai prise il y a six rotations. − Voyons, monsieur, la personne sur cette photographie est verte, vous êtes bleu. − Je suis Docturien… − Non, vous êtes bleu. Je fixais mon interlocutrice sans savoir si elle se moquait de moi ou non. C’était une femme vraisemblablement d’un âge respectable, une Réturite dont l’œil unique était surplombé d’une lunette à l’ancienne qui glissait régulièrement sur son museau rose flasque et humide. Une vieille femme en vérité, trop âgée pour travailler encore efficacement. Si elle l’avait déjà été… efficace. On aurait pu croire que ses quatre appendices de préhension auraient pu la rendre plus rapide derrière son clavier, mais non. Finalement, comme elle continuait elle aussi de me fixer de son œil globuleux, je me sentis obligé de préciser. − Les personnes de mon espèce changent de couleur selon la température. − Hum, réfléchit-elle bruyamment en tapotant son clavier de son tentacule. C’est embêtant. Sa voix criarde m’insupportait, cela n’arrangeait rien. − Il y a d’autres Docturiens sur la station, je suis étonné que vous n’en ayez jamais croisé. Au moins une trentaine ont débarqué avec moi, expliquai-je le plus posément possible. − Hum… Il faut que j’en réfère à ma supérieure. La procédure stipule bien que la photo doit représenter l’usager tel que vu par l’agent en charge du dossier. Je vous propose de reprendre rendez-vous auprès de l’accueil afin que nous puissions finaliser tout cela lorsque les choses seront tirées au clair. − Pardon ? Je m’étais instinctivement penché sur le comptoir et cela fit reculer la Réturite. J’inspirai profondément. Une fois, deux fois, comme je l’avais appris lors d’un cours de relaxation sur un vol spatial long-courrier. − Ne serait-il pas plus rapide de reprendre une photo directement ? J’ai vu un photomat à l’entrée de la mairie. − Ah, c’est-à-dire que GizL, qui est en charge du photomat, est en repos aujourd’hui. − Je suis certain que l’on va pouvoir s’en sortir malgré tout. Ma voix commençait à transpirer l’impatience et l’agacement. Elle jeta un œil derrière elle, vers ses deux collègues. Celles-ci discutaient, au moins depuis mon arrivée, assises sur les marches d’un escalier alors qu’un usager qui attendait d’être pris en rendez-vous, les fusillait du regard. J’avais de plus en plus chaud. Je ne pouvais pas rater ce vol et sans passeport de niveau deux, je ne pourrais pas embarquer. J’avais déjà tout payé, les frais administratifs, le billet pour Triab III et même la location sur place. Oui, il faisait vraiment chaud. − Oh, dit soudain la Réturite d’une petite voix. Eh bien voilà, vous êtes bien comme sur la photo. Je baissai les yeux sur mes mains serrées sur le comptoir. Mes écailles étaient en effet passées au vert sous l’effet de la chaleur qui se répandait dans mes veines. − Bien, je vais maintenant pouvoir effectuer l’enregistrement. Oui, et de préférence avant que ma patience ne s’étiole complètement. − Oh non ! se lamenta-t-elle soudain de sa voix suraiguë, sonnant le coup de grâce. − Mais c’est pas vrai ! Qu’est-ce qu’il y a encore ! criai-je en me levant, dominant la petite dame de trois bonnes têtes. Le fin barrage qui avait retenu le flot de mes émotions jusque-là avait fini par céder. J’inspirai longuement par le nez, expirait par la bouche, puis me rassit. − Pardon, m’excusai-je. Mais c’est que je ne peux vraiment pas rater mon vol, vous comprenez ? Elle ne répondit pas. En vérité, elle ne bougeait plus. Plus du tout. − Madame ? Est-ce qu’elle respirait ? Je n’en étais pas sûr. Est-ce que je l’avais tuée en m’emportant ainsi ? Je commençais à paniquer et regardais autour de moi. Les deux autres agentes avaient cessé de papoter et s’avançaient vers nous d’un pas pressé. − Qu’est-ce qui se passe ici ? s’énerva l’une d’elles, sans doute ennuyée d’avoir été arrachée à sa pause bien méritée après au moins une heure de travail éreintant. − Je me suis emporté et tout à coup, elle s’est immobilisée. Est-ce qu’on pouvait aller en prison pour avoir fait mourir quelqu’un de peur ? − Encore ? dit la jeune femme bleue longiligne qui semblait porter un peu plus d’autorité que sa collègue blobesque. − C’est la troisième fois en un cycle que Mri-Trez nous fait le coup, s’exaspéra-t-elle. Je sentis la pression diminuer lentement, je n’avais pas tué la vieille sans le vouloir, c’était déjà ça. Mon dossier, en revanche, était toujours en suspens… − C’est une maladie assez fréquente chez les Réturites, un gène généralement endormi qui leur vient de leurs ancêtres très lointains. Un système de protection face au danger. Regardez… Elle toqua sur la peau de l’agente immobile qui résonna comme du métal. − Voyez ? Dure comme de la pierre, et lourde avec ça. Sur ce, elle poussa non sans effort la chaise à roulette de Mri-Trez, rangeant sa collègue dans un coin, avant de soupirer : − Ça la prend de plus en plus souvent, au moindre stress. L’âge sans doute. Mais bon, d’ici une heure, ça ira mieux. − Je ne voudrais pas paraître insensible, dis-je en retrouvant finalement ma voix, mais je dois récupérer mon passeport. − Bien sûr, bien sûr, dit l’agente qui semblait tout de même plus apte que la vieille Réturite, qu’elle soit figée ou non, en tapant au clavier pour terminer l’enregistrement. Je respirais enfin, soulagé d’être en présence de quelqu’un de compétent. − Ça ne va pas, dit-elle soudainement. Sur la photo, vous êtes vert, pas orange.