Un parfum d'orange et de chocolat
Un récit de Aude Cassisa publié sur Novelarium
─ Vingt ans déjà.
La voix m’est inconnue et je lève les yeux de mon plat pour observer l’homme qui vient de s’adresser à Jeanne. La cinquantaine, à moitié chauve, il a le front plissé de ceux qui apportent de mauvaises nouvelles. L’expression bien trop sérieuse à mon goût de la jeune propriétaire du restaurant me conforte dans cette hypothèse.
Je l’aime bien, Jeanne. Elle a toujours le sourire, toujours un mot gentil, un regard amical. Des gestes simples et pourtant si rares à l’égard d’un baroudeur sans foyer de mon espèce. Au moins deux fois par semaine, elle m’offre même le couvert, m’installant dans un coin de la salle où je ne risque pas de gêner la clientèle plus respectable de l’établissement. De tous les restaurants de Concarneau, le Blue Jazz est de loin mon préféré. Et pas seulement pour la gentillesse de la patronne. Pas bien grand, avec sa musique envoûtante et son décor teinté de milles nuances de bleu, il s’en dégage une atmosphère paisible qui invite les gens à rester papoter bien après avoir terminé leurs assiettes. Et, bien sûr, il y a le dessert. Celui qui a grandement participé à la renommée de l’endroit. Un moelleux au chocolat avec un cœur délicieusement fondant au subtil parfum d’orange. Ah cet arôme ! À peine entré dans le restaurant, il suffit à vous faire saliver.
Pas même besoin de le goûter pour en déguster toute la saveur. Le sentir suffit bien amplement.
Et Jeanne, douce Jeanne dont la peau d’ébène semble s’en être imprégnée.
Aujourd’hui elle m’a préparé un de mes plats favoris. Un hot-dog maison. Pas un de ces produits dégoulinants de graisse que l’on peut trouver ailleurs. Non. Le meilleur hot-dog qu’il m’a été donné de manger. Pourtant, bien que l’odeur de la viande fasse gargouiller mon estomac, je ne peux m’empêcher de délaisser mon repas pour observer la scène qui se déroule au comptoir. Jeanne a l’air agitée et cela ne me plaît pas du tout.
─ Vingt ans et personne n’a oublié, rajoute l’homme. Les infos ont filtré, tu n’es plus en sécurité ici. Il m’a envoyé te chercher.
La jeune trentenaire est méfiante, mais elle ne semble pas surprise et cela aiguise encore plus ma curiosité. J’espère qu’elle n’a pas d’ennuis, mais la forme familière qui moule la poche de la veste de l’inconnu me raconte une toute autre histoire.
J’ai été flic autrefois. Jusqu’à ce que l’on me renvoie. J’ai toujours eu mon caractère et les bagarres n’étaient pas rares lorsque mon humeur prenait le dessus. Souvent, je m’en tirais avec une réprimande ou un sermon, mais cette fois-là avait été celle de trop. Il faut dire que je les avais bien amochées, ces nouvelles recrues. Deux jeunes chiens fous sans aucun respect pour l’ancienneté et l’expérience qui avaient tenté la bravade de trop.
Mon partenaire n’a rien pu faire pour défendre mon cas. Peut-être n’en avait-il plus envie et je n’ai pas le droit de lui en vouloir pour ça.
J’ai vécu ci et là, traîné de ville en ville et peu à peu celui que j’étais a fini par disparaître pour laisser la place à celui que je suis aujourd’hui.
Mais mon instinct de flic n’a pas entièrement disparu et la vague forme d’une arme sous une veste suffit à faire dresser les poils de mon échine.
─ Ils seront bientôt là, murmure l’homme, assez fort cependant pour que je puisse distinguer les mots. Jeanne fixe l’inconnu pendant un moment. Puis elle arrête la jeune serveuse et lui dit qu’elle doit quitter le restaurant un moment. Une affaire urgente.
Elle contourne le comptoir et, quand elle passe devant l’homme, il lui saisit prestement le poignet, l’entraînant à travers la cuisine, vers la porte de derrière.
Mon sang ne fait qu’un tour. Personne ne fait attention à moi alors que je traverse la salle. À l’exception du cuisinier qui me fait signe de déguerpir lorsque je pénètre son domaine. Je l’ignore et cours vers la sortie.
La vision qui m’attend dans la ruelle, à l’arrière du restaurant me stoppe net dans mon élan. Ils n’avaient qu’une ou deux minutes d’avance sur moi et je n’ai rien entendu. Pourtant, l’inconnu est là, devant moi, étendu sur le dos, les paupières ouvertes sur des pupilles inexpressives. Son t-shirt blanc est humide de sang. Sa poitrine ne bouge pas. Il est mort.
Son arme a disparu.
Je n’ai le temps de ne prévenir personne. Il est déjà trop tard pour celui-là, mais peut-être pas encore pour Jeanne.
Je m’élance dans la ruelle pavée qui descend vers le quai. Elle ne peut pas être bien loin. La nuit commence à tomber et un à un, les lampadaires s’illuminent le long des trottoirs. En bas, de l’autre côté de la rue, les remparts de la ville close me narguent et titillent mon sixième sens. Je sais que la jeune femme habite une petite maison entre les hauts murs, mais aurait-elle pris le risque d’y retourner, se sachant en danger ?
Mon hésitation est de courte durée car je peux voir deux hommes passer le pont en courant pour entrer dans la ville close. Je connais le visage de tous les habitants de cette partie de la ville et les leurs me sont inconnus. Ils ne ressemblent pas non plus à des touristes. Leur course est pressée, erratique. La course de prédateurs.
J’essaie de les suivre, mais ils ont trop d’avance et je ne veux pas qu’ils me repèrent. De toute façon, je sais exactement où je dois aller pour avoir une chance de retrouver Jeanne.
Combien de fois, la jeune femme a-t-elle eu la gentillesse de m’apporter un en-cas sur le pas de sa porte depuis que je suis arrivé en ville ? Sans aucune obligation, sans que je ne lui demande jamais rien. Oui, cette petite maison de pierres aux volets verts, je la reconnaîtrais entre mille.
La porte est ouverte. Mon cœur s’emballe. J’ai peur d’être arrivé trop tard. Du bruit, à l’intérieur, m’oblige à entrer prudemment. Je me colle au mur, essayant de me fondre dans les ombres.
Les lumières ne sont pas allumées, mais la faible lueur des lampadaires suffit amplement. Je ne vois qu’un homme. Il jette à grandes brassées les livres soigneusement disposés sur la bibliothèque. Sa respiration est bruyante et saccadée. Il ne trouve pas ce qu’il est venu chercher. Quoi que ce soit, je m’en moque bien. Je n’ai qu’un seul objectif.
Avant qu’il n’ait eu le temps de réagir, je m’élance et le fais basculer. Nous roulons sur le sol, nous débattant comme des diables, mais il est plus fort que ce que j’avais estimé. Il parvient à se dégager et se relève, me gratifiant d’un coup de pied dans les côtes avant de s’enfuir.
Je reste immobile un moment pour reprendre mon souffle avant de me relever, tremblant de tous mes membres. Il faut que je trouve Jeanne.
Il y a du sang sur mon manteau. Ce n’est pas le mien. Le résultat, sans doute, de l’oreille que j’ai réussi à arracher en partie du crâne de son propriétaire. Je me fais discret pour n’attirer l’attention de personne. Être couvert de sang ne fait jamais très bon genre.
Je jette un œil à gauche, à droite, hésite. Où a-t-elle pu aller ? Et l’autre homme qui la suivait ?
Soudain, un coup de vent, violent comme ils le sont parfois sur la côte. Et un parfum. Ce parfum que j’aime tant. Une odeur sucrée chargée d’orange et de chocolat. C’est faible, mais je sais que je ne me trompe pas. Jeanne n’est pas loin. Et par là, il n’y a que les remparts.
À nouveau, je me mets à courir, ignorant les plaintes de mes os et de mes muscles. Quoi qu’il puisse se passer, je protégerai la seule amie qu’il me reste sur cette terre. Je ne suis peut-être plus tout jeune, mais, tant que je serai en vie personne, personne ne s’en prendra à elle sans en subir les conséquences.
Arrivé au niveau des escaliers, je monte les marches quatre à quatre jusqu’à ce qu’une voix m’arrête.
─ Je sais que tu l’as sur toi. Alors, ne fais pas l’idiote et donne-le-moi gentiment.
Debout sur les remparts, face à la mer et dos à l’escalier, un homme tient Jeanne en joue. Son acolyte à l’oreille maintenant manquante ne l’a pas rejoint. Peut-être s’est-il enfui ou évanoui dans quelque recoin sombre.
J’admire le calme dont fait preuve la jeune femme. Elle ne bronche pas d’un cil alors que la main du criminel gigote nerveusement autour de son pistolet.
─ C’était malin de sa part de te le confier. Personne ne pouvait se douter qu’il avait eu une gamine. Il a bien caché son jeu. Il nous a tous roulés et, si les flics ne l’avaient pas chopé, on n’aurait sans doute plus jamais eu de ses nouvelles, ni de celles du butin.
─ Tu m’en veux toujours pour cette vieille histoire, Frank ? Ça fait vingt ans déjà.
Je sursaute en même temps que le criminel. Je n’avais pas vu l’homme caché dans l’ombre. Un grand homme à la peau noire et aux cheveux grisonnants. Malgré la fraîcheur de la soirée, il ne porte qu’un vieux jean et un t-shirt clair qui laisse entrevoir des muscles impressionnants pour un sexagénaire. Il porte sur le haut du crâne un de ces vieux chapeaux que l’on voit souvent dans les polars en noir et blanc. Le nouvel arrivant s’approche de Jeanne et pose une main sur son épaule.
Elle l’accueille d’un simple hochement de tête, mais je perçois dans ses yeux une immense chaleur.
─ Allons, Frank, baisse ton arme. Tu ne vas pas nous tuer tout de même ?
─ Ne crois pas que j’hésiterais. On était une équipe et tu nous as trahis.
─ Si je me souviens bien, rétorque l’inconnu, c’est toi qui voulais m’évincer. Je n’ai fait que prendre les devants.
Le criminel souffle et sa poigne se resserre autour de la crosse de son arme. Son dos se redresse. Je sens qu’il est prêt à tirer.
Mon regard croise celui de Jeanne et je bondis au moment même où l’homme noir pousse la jeune femme derrière lui pour la protéger. Je vois un objet refléter la lumière des réverbères dans son dos, mais je ne prends pas le temps de réfléchir. Le criminel va appuyer sur la détente.
Je saute, visant le bras qui tient l’arme. Je l’attrape, mais le coup part quand même, ratant sa cible de peu. L’homme se stabilise et me repousse, braquant son pistolet sur moi.
Un coup de feu retentit.
Pas de douleur.
Le criminel s’effondre devant moi. Mort ou presque.
Dans la main de Jeanne brille le métal d’un semi-automatique.
─ Et Paulie ? demande l’homme dont le regard me rappelle tant celui de Jeanne.
─ Il est mort, répond-elle. Je savais que tu ne l’avais pas envoyé. Tu n’aurais parlé à personne de notre promesse.
─Vingt ans et tu n’as pas oublié… admira l’homme en serrant Jeanne contre elle. Tu avais douze ans.
─ Quand tu me l’as donné, tu m’as dit qu’il était à moi et que je pouvais en faire ce que je voulais. Tu m’as aussi avoué que la police était à ta recherche. Que si elle t’attrapait et que je voulais toujours faire partie de ta vie, alors tu me retrouverais sur les remparts à ta sortie de prison, à la tombée de la nuit. Là où nous avions l’habitude de regarder les bateaux. Entre-temps, personne ne devait pouvoir faire le lien entre nous deux. Dès que j’ai appris pour ta libération, papa, je suis venue ici tous les soirs. Et tous les soirs, je l’ai amené avec moi.
Tout en parlant, Jeanne sort de sa poche un mouchoir blanc qu’elle déplie pour laisser apparaître une pierre opaque. Un diamant brut de la taille de sa paume.
─ Tu l’as gardé ?
─ Évidemment.
Elle pose un baiser sur la joue de son père, replace la pierre précieuse au fond de sa poche et regarde dans ma direction. Elle me sourit et s’avance vers moi, ignorant le corps encore chaud du deuxième homme qu’elle a tué ce soir.
Arrivée devant moi, elle s’agenouille pour se mettre à ma hauteur et tend la main pour me gratter l’oreille comme elle sait si bien le faire. Je l’ai retrouvée. Ma Jeanne.
─ Merci, Watson. Tu es un bon chien. Un bon chien.
FIN.