L’Autre Côté

Un récit de J.Hazura publié sur Novelarium


*Clic…* Ce fut le dernier son entendu derrière ce mur de papier à cigarette. L’entreprise de gaz venait de couper les vannes. Une dernière fois, j’entendis leurs pas écraser de tout leur poids ce parquet mal vieilli. Cela faisait une semaine qu’on les apercevait faire des allers-retours. Eux qui, d’habitude, étaient si bruyants, qui s’amusaient à crier, à taper dans la façade avec leur ballon à toute heure de la journée, avaient soudain découvert, ces jours-là, la notion de discrétion… C’était presque ironique. Il avait fallu qu’ils partent pour apprendre à ne plus faire de bruit. Leur départ précipité s’accompagna naturellement du silence. Celui tant attendu, tant convoité ! Celui-ci fut sec, imposant, apaisant un temps, puis oppressant… Dans ce silence, leurs bruits me revinrent. Il y avait eu les nuits trop longues, les éclats de voix, les coups portés aux choses dont le bruit traversait les cloisons. Même si je ne les appréciais guère, la douce nostalgie de cette période pourtant désagréable s’imposa à moi. Les cris, les pleurs et les gazouillis des tout-petits… Tous ces sons dont je pensais vouloir être débarrassée avaient fini par composer, malgré moi, le bruit ordinaire de mes journées. À force, cette famille était entrée chez moi sans jamais franchir ma porte. Elle avait occupé mes soirées, nourri mes colères et, parfois, leurs peines m’atteignaient. Leur quotidien m’était devenu familier : les arrivées, les départs, les portes qui claquaient, les enfants qui animaient soudain les pièces. Même leurs bonheurs minuscules traversaient le mur. Je ne les aimais pas. Mais je savais quand ils étaient là. Ils avaient occupé l’espace auditif de ma vie, prenant ainsi, sans que je m’en aperçoive, énormément de place. Je réalisai à cet instant qu’étrangement, cela me rassurait. Ces moments de vie partagés malgré moi m’accordaient une présence. Puis il ne resta rien. Rien que ce silence tranchant. Et moi, assise derrière mon mur, contemplant ma solitude tandis que les heures s’étiraient lentement, interminablement, dans cet appartement devenu soudain trop grand pour moi seule. J’attendis. Quoi, exactement, je l’ignorais. Un pas, peut-être. Une porte. Un rire étouffé. Le roulement familier d’un ballon contre la façade, n’importe lequel de ces bruits que j’avais autrefois maudits et dont l’absence semblait maintenant peser plus lourd que leur présence. Rien. Je fixai le mur. Puis, presque machinalement, je levai la main et frappai du bout des doigts contre la cloison. Trois petits coups. Ils résonnèrent faiblement de l’autre côté avant de mourir quelque part dans le vide. J’attendis… Une seconde, puis deux, puis trois. Toujours rien… Je laissai retomber ma main, honteuse de ne pas savoir moi-même ce que j’avais espéré trouver derrière ce mur désormais vide. Ma gorge se serra. J’étais prête à renoncer lorsqu’un son traversa le silence. Trois coups. Lents. Distincts. De l’autre côté. Je me redressai, le souffle suspendu, les yeux rivés sur cette cloison que je connaissais pourtant par cœur, attendant un autre bruit, un mouvement, quelque chose qui puisse expliquer ce que je venais d’entendre. Le silence retomba, aussi brutalement qu’il avait été rompu, et je demeurai parfaitement immobile, respirant à peine pour ne pas troubler ce calme dans lequel j’espérais, malgré moi, entendre à nouveau ces trois coups. J’attendis longtemps, attentive au moindre frémissement qui aurait pu traverser la cloison, au moindre craquement susceptible de trahir une présence derrière elle, sans jamais détourner mon attention du mur. Si longtemps que je ne remarquai pas les premiers rayons du matin se glisser peu à peu dans la pièce. Mon oreille était toujours contre le mur. Je n’avais pas bougé d’un centimètre.