Le chat noir et la sorcière

Un récit de Carlarqlm publié sur Novelarium


Le vent froid me glaçait les os. J’essayais désespérément de m’abriter sous une caisse en bois miteuse dont les trous laissaient passer l’air. Cet abri de fortune me permettait néanmoins d’être au sec, seules quelques gouttes arrivaient à se frayer un passage. Je me mis en boule dans l’espoir de trouver le sommeil. Ce fut la faim, qui me tiraillait les entrailles, qui me réveilla. Un doux fumet de viande mijotée flotta jusqu’à mon museau. C’était ma chance de manger aujourd’hui, je ne devais pas la laisser passer. Je m’étirais longuement avant de jeter un œil hors de mon abri. Une énorme goutte glacée vint s’écraser entre mes deux oreilles. Qu’est-ce que je détestais la pluie. Enfin, je détestais être mouillé en général. Le froid se ressentait d’autant plus. Me donnant un peu de courage, je commençai à suivre la piste odorante. Le fumet se faisait plus fort à mesure que j’avançai dans la ruelle. Le vent n’était pas mon allié dans cette quête, il faisait dévier légèrement la piste et m’envoyait des feuilles mortes dans les yeux. Finalement, entre deux flaques d’eau, je distinguai à la lueur vacillante d’une lanterne une maison qui paraissait plus grande que les autres. La cheminée fumait, promesse de chaleur et d’un repas tout prêt. Mon ventre gronda si fort que j’eus honte. J’approchai en silence, glissant à peine sur les pavés mouillés. Je pris mon élan et sautai d’un bond jusqu’à la fenêtre entrouverte. Je vis une marmite suspendue au-dessus des flammes et l’odeur embaumait toute la pièce. Je cherchai du regard le moindre morceau de viande abandonné. À ce moment-là, un éclat de voix me fit sursauter. — Dégage, sale chat noir ! La fenêtre se referma violemment sur mon museau. Je reculai précipitamment, le cœur battant. J’entendis une autre voix au loin : — Tu veux qu’il nous attire la poisse ? Une pierre vola, s’écrasa à quelques centimètres de ma patte avant. Je détalai sans demander mon reste. Le froid, la pluie, les pierres… Tout cela, je pouvais le supporter. Mais l’idée d’être maudit, ça, je ne comprenais pas. Quelle drôle d’idée. Moi, porter malheur ? J’avais assez à faire avec le mien. Je repris ma route, la tête basse, le pelage trempé et surtout le ventre vide. L’odeur de la viande s’effaçait lentement derrière moi laissant place à celle des caniveaux. La nuit tombait doucement et je me promis de ne plus faire confiance à une fenêtre éclairée. Je marchai longtemps, sans vraiment savoir où j’allais. C’était un peu l’histoire de ma vie. Tout chaton déjà, on m’avait arraché aux mamelles de ma mère et à la chaleur de mes frères et sœurs. Un chat noir apporterait le malheur à leur famille, avaient-ils dit. Mes frères et sœurs avaient eu la chance de naître gris, j’étais le seul à avoir hérité de cette fourrure de jais. Depuis, j’errais à la recherche de nourriture et d’un abri pour dormir, bien souvent sans succès. Je souhaitais simplement retrouver la sécurité d’un foyer. Mes coussinets étaient usés à force d’avoir marché tant de kilomètres. Alors que je passais près d’une impasse, une odeur familière vint chatouiller mes narines : poisson. Pas frais, certes, mais comestible. Je tournai la tête, et là, je les vis. Quatre chats, pelage hérissé, la mine patibulaire et aussi décharnés que moi, groupés autour d’une vieille caisse renversée. Dessous, un morceau d’arête luisait dans l’ombre. Mon estomac se rappela à moi avec insistance. J’avançai doucement, la queue basse, le pas feutré. — Salut, les gars, miaulai-je d’un ton que je voulus aimable. Vous partagez ? Le plus grand, un matou gris tigré à l’oreille déchirée, me lança un regard qui valait toutes les réponses. — T’as vu ta tête ? grommela-t-il. On n’a pas besoin de ton mauvais œil ici. Les autres ricanèrent, un feulement bref, sec, qui me fit hérisser le poil malgré moi. — Allez, ouste, va répandre ta poisse ailleurs. J’aurais pu feuler, sortir les griffes, défendre ma dignité. Mais à quoi bon ? Ils étaient quatre, et moi seul. Je reculai lentement, sans détourner les yeux. Le chat gris me suivit du regard jusqu’au bout de la ruelle, puis replongea sur son arête comme si je n’avais jamais existé. Je m’assis un instant au coin du mur. Le silence retomba, seulement troublé par le bruit de mon estomac. Je levai la tête vers le ciel : un petit morceau de lune perçait entre deux nuages. — J’aurais peut-être plus de chance avec les chiens, marmonnai-je. Et je repris ma quête. Je longeai les ruelles encore un moment, m’écartant le plus possible des humains afin d’éviter tout coup de pied ou autre caillou volant. J’avais beaucoup de mal à leur faire confiance. Je trouvais cette espèce bien étrange. Ils pouvaient dorloter, embrasser, câliner un autre chat… mais si celui-ci était noir, ils le malmenaient, le rejetaient, l’abandonnaient. Tout cela sur fond de superstitions sans preuve. Au détour d’une ruelle étroite, un nouveau fumet fit frémir mes moustaches. La senteur était plus forte et plus riche : de la chair fraîche, pas encore cuite. Mon estomac protesta si fort que je dus m’arrêter un instant. Là-bas, une enseigne grinçait au vent, un cochon peint en rouge pendait sur une planche de bois. Une boutique… un boucher. Le meilleur endroit pour se restaurer. Cette fois-ci, je refusais de me faire avoir. J’avançai précautionneusement, silencieux comme une ombre. À travers la porte entrouverte, je vis des quartiers de viande suspendus et quelques morceaux jonchant le sol. J’aurais pu me contenter d’un bout de gras, d’un petit os… quelque chose pour calmer la faim qui me creusait le ventre, mais je vis ce beau lapin tout juste dépecé. Un vrai festin. Je m’approchai, les yeux rivés sur ce morceau de choix qui était à ma portée. Mon cœur bondit lorsque j’entendis : — Hé ! Toi ! Dégage de là, sale matou ! Avant que je ne comprenne ce qui se passait, une botte s’abattit sur le sol devant moi. Une autre suivit. Le boucher me toisait, rouge de colère, brandissant son couteau comme pour me rappeler que je n’étais qu’un intrus. — Pas de chat noir ici ! Tu veux qu’il m’arrive malheur ? Va voir ailleurs si j’y suis ! Je bondis en arrière, le cœur battant, la queue hérissée. Le parfum de la nourriture s’estompa derrière moi, remplacé par la peur. Mes pattes me portèrent loin de cette boutique maudite. Je me glissai sous un porche pour reprendre mon souffle, le pelage trempé, les muscles raides de fatigue. Le monde entier semblait me rejeter. Je continuai à errer, seul, sous la pluie battante. Le vent fouettait mon pelage, s’insinuait dans ma fourrure jusqu’au plus profond de moi, me faisant frissonner de la tête aux coussinets. Je marchais, parfois en cercles, m’arrêtant pour renifler le sol ou écouter un bruit, mais tout semblait identique : ruelles sombres, pavés glissants, et odeur d’égouts. Je commençai à fatiguer, mes pattes semblaient ne plus vouloir me porter. Le froid, la faim et l’humiliation des derniers rejets — humains, chats— formaient un mélange amer qui me serrait le cœur. Et si, après tout, je n’avais simplement pas de place dans ce monde ? Si j’étais vraiment destiné à errer pour toujours, à fuir les hommes et les autres animaux, à sentir la peur et la solitude comme seules compagnes ? Je m’assis finalement sous les branches d’un vieux chêne, recroquevillé sur moi-même, dans un matelas de feuilles mortes. J’aurais dû faire ma toilette, lécher mon pelage pour enlever les relents de boue et d’eau, mais mon cœur était trop lourd pour ça. Je fermai les yeux et essayai de me rappeler des souvenirs plus doux : ma mère, ses ronronnements rassurants, la chaleur de mes frères et sœurs blottis contre moi. Le parfum du lait, la douceur du nid… tout cela semblait appartenir à une autre vie, comme un rêve dont on se souvient à peine. Je levai la tête vers le ciel noir comme mon pelage. Mes yeux brillaient dans l’obscurité, mais il n’y avait rien à voir, rien à espérer. Même les souris, en cette heure tardive, semblaient se cacher mieux que moi. Je me recroquevillai sur moi-même, tremblant, et murmurai pour moi : — Peut-être que je n’aurai jamais de maison… Peut-être que je devrais me contenter d’errer… attendre que quelqu’un me chasse ou m’ignore jusqu’à ce que… je disparaisse. Mes pensées se mirent à vagabonder. Je me demandai pourquoi j’étais condamné à subir cela, simplement parce que j’étais noir. Était-ce vraiment moi le problème, ou le monde entier qui ne savait pas voir au-delà des superstitions et des apparences ? Un soupir échappa à ma gorge, presque humain, presque douloureux. Je me sentis minuscule, insignifiant, perdu dans ce monde immense et hostile. Je restai immobile de longues minutes. Puis, mon instinct de survie reprit le dessus. Je ne pouvais pas me laisser dépérir, j’étais un prédateur, pas une proie. Je ne pouvais céder à la fatigue, à la peur et au désespoir. Cette fois, mes pas me menèrent vers l’orée de la forêt qui bordait le village. Les pavés laissèrent place à la terre humide, l’odeur de la pierre et de la suie se dissipa pour faire place à celle de la mousse et des feuilles trempées. La pluie tombait toujours, mais l’air semblait différent : plus frais, plus pur, presque vivifiant. Les arbres se dressaient comme des silhouettes noires, immobiles, et les feuilles trempées bruissaient doucement sous le vent. Je me glissai entre les troncs et les racines, silencieux, la queue basse mais le cœur battant un peu plus vite qu’avant. Je me souvenais des histoires que certains chats racontaient sur cette forêt : qu’une vieille femme vivait à sa lisière, qu’elle parlait aux corbeaux et connaissait les secrets des herbes et des potions. Je n’y avais jamais cru, pas vraiment… mais ce soir-là, la faim, la fatigue et l’isolement me rendaient prêt à croire n’importe quoi. Même aux miracles. Et c’est alors qu’une lumière fragile attira mon regard. Elle semblait m’appeler, m’inviter à approcher. Je m’arrêtai, le cœur battant, l’oreille dressée, hésitant. Mon instinct me criait de fuir, de rester dans l’ombre… mais une curiosité nouvelle, timide et étrange, me poussa à avancer. Là, à travers la pluie et la nuit, je vis les contours d’une petite bicoque dont la cheminée laissait échapper une fumée dorée. La chaleur semblait s’en échapper comme un parfum. Et pour la première fois depuis longtemps, une petite étincelle d’espoir s’alluma dans mon cœur fatigué. J’avançai sur la pointe des coussinets pour faire le moins de bruit possible. Une odeur d’encens perçait à travers le bois de la maison et j’entendais un léger cliquetis métallique, qui me rappelait une marmite sur le feu. D’un saut, je me retrouvai sur le rebord de la petite fenêtre entrouverte. Ce que je vis à l’intérieur me donna tout de suite envie. La pièce était bercée par la douce lumière d’un feu dans l’âtre. Un énorme chaudron était posé sur les braises et des bulles violettes s’en échappaient. Des herbes séchées étaient suspendues le long des murs et un énorme fauteuil brun trônait au milieu de la pièce. Sur un perchoir, un vieux corbeau faisait la sieste. Ne voyant personne d’autre à l’intérieur, je fus pris de courage et entrai. La chaleur m’enveloppa immédiatement, comme un manteau de laine invisible. Mon pelage se redressa, mon museau se mit à respirer avidement les arômes de la cuisine et des herbes. Alerté par mes mouvements, le corbeau ouvrit un œil et me dévisagea. Je baissai la tête et la queue, lui montrant que je ne désirai pas l’attaquer afin d’éviter qu’il alerte les autres habitants de ce foyer. Il dut décider que je ne représentai pas une menace et se rendormit aussitôt. Je continuai mon exploration et mes pas me menèrent jusqu’à une petite table ronde en bois. Un vrai festin y était étalé : des fruits, de la bouillie d’avoine et même… oui c’était bien cela, un lièvre ! Mon repas préféré. J’allais bondir sur la table lorsqu’un léger bruit me fit sursauter. Une voix douce, mais ferme, s’éleva derrière moi : — Eh bien, qui voilà ? Je me figeai, le poil hérissé, prêt à filer par la fenêtre. Mais la voix n’avait rien de menaçant. Elle était douce et rauque, un peu usée par la vie elle aussi. Dans l’encadrement de la porte, une vieille femme se tenait debout, une lanterne à la main. Son visage était marqué par les années, ses longs cheveux argentés attachés en un chignon flou et ses yeux… ses yeux brillaient d’une étrange lueur dorée. Elle me regardait avec amusement. — Un visiteur, continua-t-elle. Et pas n’importe lequel… un chat noir, en plus. Tu n’as pas peur que je te jette un sort ? Je n’osai pas bouger une moustache. C’était la première fois qu’un humain ne me criait pas dessus ou ne me lançait pas quelque chose à la figure. Je ne savais pas comment réagir. Elle posa la lanterne sur la table, à côté du lièvre, puis s’accroupit pour être à ma hauteur. — Approche, je ne mords pas. J’hésitai, prêt à détaler à la moindre menace. Mais la chaleur du feu, l’odeur du repas et la bienveillance dans son visage eurent raison de ma méfiance. Je fis un pas, puis un autre. Elle tendit la main, très lentement, me laissant le temps de renifler ses doigts. Une odeur d’herbes, de fumée et de terre s’en dégageait. — Voilà, souffla-t-elle doucement. Personne n’avait donc voulu de toi, petit malchanceux ? Je miaulai faiblement, comme pour confirmer. Elle hocha la tête, pensive. — Je m’en doutais. Les gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas. Mais ici, tu n’auras rien à craindre. Ses doigts se posèrent sur ma tête. Une chaleur étrange, douce et pénétrante, se diffusa dans tout mon corps. Ce n’était pas seulement la chaleur du feu… Je sentis mes muscles se détendre, mon pelage sécher instantanément et ma peur s’effacer. Elle se releva, lentement, et s’approcha du chaudron. — Tu as faim, je suppose ? Je répondis par un petit miaulement rauque. Elle éclata d’un rire bas, comme un grondement bienveillant. — Alors mange, mais doucement. Ce lièvre n’était pas pour toi… enfin, maintenant si. Je n’attendis pas qu’elle se ravise. D’un bond souple, je montai sur la table et déchirai la viande encore tiède. Le goût était exquis, presque sucré, et la sensation de manger à ma faim après tant de jours de disette me fit presque ronronner. Pendant que je mangeais, elle s’affairait à verser un peu d’infusion dans une tasse, observant mes gestes sans rien dire. Lorsqu’elle parla enfin, sa voix avait pris un ton plus grave : — Si tu veux, tu peux rester ici pour la nuit. Le corbeau ne dira rien, et moi… j’aime bien avoir de la compagnie. Je la fixai, le museau encore taché de jus de viande. Il y avait dans sa voix une note de solitude que je connaissais trop bien. Peut-être étions-nous deux âmes égarées, rejetées pour ce que nous étions. Je miaulai doucement, comme une promesse. Elle sourit, hocha la tête et ajouta : — Alors sois le bienvenu, petit. Tu trouveras ici plus qu’un abri. Puis, elle s’assit dans son grand fauteuil près du feu et reprit la lecture du livre qui était posé dessus. Je restai d’abord par prudence. Une nuit, pas plus. C’est ce que je m’étais promis. Juste le temps de sécher mon pelage et de remplir mon ventre. Mais les heures passèrent si doucement dans cette maison que je perdis toute notion du temps. La pluie s’était tue dehors, remplacée par le crépitement régulier du feu dans l’âtre. La chaleur du foyer se répandait jusque dans mes pattes engourdies. Je m’étais lové sur un vieux coussin brodé, un œil mi-clos pour surveiller les environs. L’odeur du bois brûlé et des herbes me fit doucement sombrer dans le sommeil. Quand je me réveillai, la maison baignait dans une lumière ambrée. La vieille femme, assise à sa table, versait des gouttes d’un liquide bleu dans une fiole. — Ah, te voilà réveillé, dit-elle. Tu ronflais comme un vieux matou. Je me décidai à l’observer depuis mon coussin. Elle allait et venait entre ses étagères couvertes de bocaux, d’herbes suspendues et de livres ouverts. Parfois, elle fredonnait d’une voix rauque. D’autres fois, elle parlait seule, comme si les murs lui répondaient. Et, d’une certaine manière, ils le faisaient : j’entendais craquer les poutres, soupirer les portes, bruisser les rideaux comme s’ils riaient à ses blagues. À un moment, elle posa une assiette devant moi. Du poisson, encore tiède, découpé en petits morceaux. Je relevai la tête, méfiant, mais elle ne bougeait pas. Son regard était doux, sans la moindre ombre de menace. — Mange, dit-elle simplement. Je la fixai encore un instant avant d’approcher, prudemment. La première bouchée fondit dans ma bouche. La maison, quant à elle, semblait m’observer. Chaque recoin cachait quelque chose d’étrange : un crâne de corbeau posé sur une étagère, une lanterne qui s’allumait toute seule à la tombée du jour. J’explorai lentement cette maison biscornue. Dans une pièce attenante, un hibou dormait sur un perchoir, la tête rentrée dans ses plumes. Plus loin, un gros crapaud trônait sur un coussin humide. Quand il me vit, il cligna d’un œil sans enthousiasme. — Et maintenant c’est un chat, grogna-t-il. Elle a donc décidé de tous vous recueillir ? Je préférai ne pas répondre. Les batraciens n’ont pas beaucoup d’humour. Je poursuivis mon exploration jusque dans le petit jardin à l’arrière de la maison, museau au vent et oreilles aux aguets. En le traversant, des dizaines d’odeurs différentes me chatouillèrent les moustaches. Des fleurs de toutes les formes et de toutes les couleurs, des herbes sauvages et quelques arbres fruitiers composaient le jardin. Et… oui il y avait même cette herbe spéciale dont je raffolais ! Je pris un instant pour y frotter mes joues et me roulai dedans. Un profond bien-être m’envahit. J’adorais cette plante, je pourrais m’y prélasser des heures. La vieille — je ne connaissais toujours pas son nom — passait une grande partie de ses journées à préparer des mélanges aux odeurs étranges. Je la regardais faire depuis un coin de table : un peu d’eau, des feuilles séchées, trois gouttes d’une fiole bleutée… et hop, le contenu changeait de couleur ou se mettait à fumer. Parfois, elle me parlait sans me regarder : — Les humains ont oublié la patience, tu sais. Ils veulent les miracles sans le travail. Je ne comprenais pas tout, mais j’aimais le son de sa voix. Elle avait quelque chose de rassurant, comme une caresse invisible. Les jours passèrent ainsi, tranquilles. J’avais pris l’habitude de dormir sur le rebord de la fenêtre, d’où je pouvais surveiller le pommier devant la maison et les oiseaux qui venaient s’y poser. Parfois, je voyais des voyageurs s’arrêter devant la maison, puis repartir aussitôt, comme s’ils avaient perçu quelque chose d’invisible qui les avait dissuadés d’approcher. Moi, je n’avais plus peur. J’avais trouvé ici quelque chose d’étrange, que je n’avais jamais connu : la paix. Pas la sécurité de la rue après une fuite, ni le répit d’un abri de fortune. Non, une vraie paix. La vieille partit un matin sans prévenir. Elle enfila son manteau de laine, saisit un panier d’osier et me lança, du seuil : — Je reviens avant la lune. Surveille la maison, petit. Puis elle disparut dans la brume. Je restai seul. Au début, ce fut plaisant. Le feu ronflait, la maison murmurait doucement, et le corbeau somnolait sur son perchoir. Je fis ma toilette, chassai une araignée un peu trop téméraire, puis me lovai sur le fauteuil, satisfait. La chaleur du coussin m’endormit sans que je m’en rende compte. Je me réveillai quelques heures plus tard, encore un peu engourdi. Je m’étirai de tout mon long tout en regardant autour de moi. La vieille n’était pas encore rentrée. Son odeur, d’habitude si forte, était de plus en plus ténue et je n’entendais pas le cliquetis familier du chaudron ou le frottement de ses drôles d’ustensiles. Dehors, le ciel s’assombrissait, gonflé par de gros nuages orageux. La pluie n’allait pas tarder — je le sentais déjà dans mes os. L’atmosphère dans la maison avait changé. Tout était silencieux. Même le corbeau avait disparu de son perchoir. Ce n’était pas dans ses habitudes. Je bondis prestement de mon coussin, l’oreille aux aguets, et me mis à le chercher dans chaque recoin. — Corbeau ? Tu es là ? miaulai-je. Aucune réponse. Juste le craquement du bois dans la cheminée. Une chandelle vacilla sans raison, projetant des ombres dansantes sur les murs. Un éclair jaillit soudain, déchirant la nuit d’une lueur blanche. Le tonnerre roula aussitôt, si fort qu’il fit trembler les vitres. Je feulai malgré moi, les poils hérissés. Et c’est à cet instant que la porte d’entrée s’ouvrit d’un coup, violemment, comme poussée par une main invisible. Une bourrasque s’engouffra dans la maison, emportant avec elle cendres, papiers, et l’odeur humide de la forêt. Je restai figé, le cœur battant. Quelque chose venait d’entrer. Une brume sombre s’insinua dans la maison, rampante et silencieuse. Elle glissait sur le sol et serpentait jusqu’au plafond. Ce n’était pas la vieille ou l’un de ses sorts. C’était autre chose. Un frisson me parcourut l’échine et l’air du foyer devint glacial. Un murmure indistinct se fit entendre. — Qui êtes-vous ? soufflai-je. La réponse fut un souffle glacé qui fit vaciller les flammes de l’âtre. C’est alors que je compris. Ce n’était pas un intrus fait de chair et d’os, mais un esprit, venu de dehors, peut-être attiré par la chaleur de la maison, ou par l’absence de sa maîtresse. Je reculai jusqu’à la cheminée, les griffes sorties. Tout mon être me criait de fuir, mais quelque chose d’autre me retenait. Un instinct félin, primitif, celui de gardien de foyer. L’esprit s’approcha. Sa forme se fit plus nette : deux orbites vides, une silhouette allongée et vaporeuse. Il étendit une main brumeuse vers les flammes. — Non ! feulai-je. Sans comprendre comment ni pourquoi, je bondis. Mes griffes ne trouvèrent que le vide mais l’esprit sembla blessé et recula. Tout à coup ; une lumière dorée jaillit du feu, enveloppant la pièce d’un éclat chaud et vibrant. Je sentis une énergie brûlante passer en moi. Mes yeux se mirent à luire, comme deux ambres dans la pénombre. La lumière grandit, puis se condensa en un cercle de flammes au sol. L’esprit tenta de s’échapper, mais la flamme se referma sur lui, le consumant lentement jusqu’à ce qu’il disparaisse dans un dernier soupir glacé. Le silence retomba. Je haletai, le poil encore dressé, la queue battant l’air. Le feu brûlait à présent d’une couleur étrange : un orange mêlé d’or et de violet. Le corbeau réapparut, planant au-dessus de moi avant de se poser sur le dossier du fauteuil. Il me fixa longuement, puis inclina la tête. — Oui… moi aussi je l’ai vu, répondis-je d’une voix rauque. Je tournai les yeux vers le feu, hypnotisé. La flamme semblait danser avec plus de vie qu’avant, comme si elle me remerciait. Je ne savais pas ce que j’avais fait exactement — ni comment — mais je savais une chose : la maison m’avait aidée. Le feu s’était apaisé depuis longtemps. Je m’étais allongé devant l’âtre, la tête posée sur mes pattes et les yeux mi-clos. La maison aussi avait repris son atmosphère tranquille, apaisée. Le corbeau, revenu sur son perchoir, me regardait sans rien dire, ses ailes noires luisaient. Un silence complice s’était installé entre nous. Seuls les croassements lointains du crapaud brisaient le silence. Je la sentis avant qu’elle n’arrive. Une douce odeur d’herbes fraiches et de pluie précéda son entrée dans la maison. Alors qu’elle franchissait le seuil, panier en osier sous le bras, la vieille balaya attentivement la pièce de ses yeux clairs. Elle posa son panier rempli de provisions sur la table. — Eh bien… murmura-t-elle. Il y a eu du remue-ménage ici. Un léger sourire plissa ses lèvres. — Il est venu, dit-elle simplement. Et tu l’as chassé. Je penchai la tête, surpris. Comment pouvait-elle savoir ? Mais dans son regard, il n’y avait ni peur, ni reproche. Juste de la fierté. Elle s’approcha et s’accroupit devant moi. Sa main, chaude et légère, se posa sur ma tête. — Tu as protégé cette maison, petit. Et tu n’étais pas censé le pouvoir. Son rire, doux et rauque, remplit la pièce. — Voilà qui change bien des choses. Elle se releva, marcha jusqu’à la fenêtre et contempla un instant le lever du jour. Les nuages s’étaient dissipés, et une lumière dorée filtrait entre les branches. Je m’étirai, incertain, observant son dos courbé. Puis elle parla, sans se retourner : — Tu sais, les humains ont toujours tort sur les chats noirs. Elle se tourna alors vers moi, et ses yeux brillaient d’un éclat que je n’avais jamais vu. — Ce ne sont pas des porteurs de malheur. Ce sont des gardiens. Elle s’accroupit de nouveau, me tendit la main. — Que dirais-tu de devenir mon familier ? De veiller sur cette maison, et sur moi, comme tu l’as déjà fait cette nuit ? Son sourire était si doux. Je m’approchai lentement, reniflant sa paume. Elle sentait le romarin, la cendre et la terre mouillée. Alors je me frottai contre ses doigts, doucement. — Je vois, murmura-t-elle. C’est donc un oui. Je la suivis du regard tandis qu’elle rangeait ses herbes, la queue battant lentement d’un côté à l’autre. Pour la première fois depuis longtemps, je ne sentais plus ni faim, ni froid, ni peur. Seulement cette chaleur étrange, familière, qu’on appelle un foyer. Et c’est ainsi que, dans la maison du bout du bois, un chat noir veillait sur une vieille sorcière. Comme il l’avait toujours fait, et comme il le ferait jusqu’à la fin des temps.