Fin de service
Un récit de Solvan publié sur Novelarium
« Avec une bande de bras cassés pareille, pas étonnant que ça ait tourné à la béchamel infernale ! »
Le gros Tony a gueulé tellement fort dans la piaule que j'ai bien cru que les murs en tremblaient. Ce qu’est sûr c'est qu’on n’en menait pas large. Et pour ce qui est de la danse de Saint Guy et de la tremblote, on n’était pas en reste. Sans être du genre à mouiller nos pantalons, on faisait pas les margoulins en l'écoutant nous azimuter. En même temps, vu comme il avait picolé le Tony, c'était pas étonnant qu'il pète une durite. Après une boutanche de pastaga à lui tout seul c'est un peu normal. Car même pour une barrique à pinard comme lui ça commençait à faire beaucoup.
« Ce casse à la postale c'était du gâteau. Une sucette à enlever de la bouche d'un marmot. Cent mille noms de dieu de bordel de merde ! Il fallait quoi de plus ? Que je braque cette foutue banque à votre place avec mes soixante-dix balais et ma sciatique ?! «
Personne n’a moufté. Le juron était rude, perso j'aime pas trop quand on tape sur le bon dieu, question de respect voyez-bien, mais j'allais pas la ramener. Ça n’aurait pas été approprié.
Fanch est resté taiseux avec son cure-dent au coin de la bouche. Roulant une sèche posément tout en encaissant l'engelée comme un phare breton se coltine une tempête de grande marée. Les embruns du Tony il connaissait depuis le temps. Mais là c'était un sacré grain à essuyer, le genre qui te décapote le cuir chevelu à coups de merlin. Pas une giboulée de mars qui te fait friser les tifs en anglaises ondulées.
Rico avait sa tronche des mauvais jours, celle où on ne sait jamais s'il est en train de penser à sa régulière qui lui fait pousser des cornes de zébu, à ses galères de blé, à l'une ou l'autre de ses emmerdes et il en a un paquet, ou à la manière dont il va vous envoyer chier. Ou encore s'il réfléchit à lier le tout dans le même temps. Pas exclu avec lui. Mais pas forcément la meilleure chose à faire pour l'instant avec Tony.
Sammy était dans les vapes. À la ramasse comme d'hab’. Dans le même état que quand il s’endort sur sa pipe à opium. Jamais compris son truc pour cette daube. Ce mec a les yeux rouges comme un lapin qu'aurait chopé la myxomatose et l'énergie d'un pain de seigle. Il fait le poète, le grand monsieur qu'à des grands mots en disant à qui veut l'entendre qu'il « chasse le dragon » quand il se défonce. Tu parles ! Il fait du gringue aux couleuvres ouais ! Apollinaire, Baudelaire, ça c'est des poètes... Qui causent bien c'est vrai. Mais Sammy c'est une tanche. Y'a pas plus mollasson que ce type. Merde, si le patron ne le faisait pas c'est moi qui lui collerais une soufflante dans les bronches. Ça le décrasserait peut-être un peu de sa fumée au passage, qui sait.
Et moi ? Bah moi sans vouloir me la raconter je pense que je suis le moins boiteux de cette équipe de branle-manettes. J'ai usé mes frocs sur les bancs de l'école un peu plus longtemps qu'eux, j'ai pas trop de vices, pas de gonzesse pour me coller aux basques et m'emmerder, je gère mes petites affaires tranquillement. Un gars sans histoire qui fait le turbin quand il faut et comme il faut. Sans pérorer pendant des plombes ou pigner sur mon sort.
Et même si je déteste me faire punir comme un mouflet comme en ce moment, j'assume mes conneries. Franchement je comprends que Tony le père fouettard ai les glandes et qu’il sorte le martinet pour nous coller une dérouillée.
Ça a merdé dans les grandes largeurs, je peux pas le nier et aucun des autres loustics non plus. En même temps on ne pouvait pas prévoir les tuiles qui nous tomberaient sur le coin du museau. Personne n’aurait pu. Et ça le Tony il ne voulait pas l’entendre, il ressassait comme une vieille commère en continuant de picoler.
Je ne capte toujours pas comment ça a pu foirer à ce point… Une poisse pareille, c’est indigne. Pourtant la tambouille avait tous les ingrédients pour qu'on se régale.
Une grosse marmite dodue, la postale.
Des lardons faciles à découper, les vigiles pas futés.
Des légumes pas compliqués à éplucher, les caissiers qui ne veulent surtout pas prendre de risques.
Et surtout une purée de fichue bonne soupe à l'oseille avec une grosse galette à déguster dans le garde-manger !
Alors ouais c'est sûr la sauce était bien gâtée. Je suis raccord avec le gros Tony sur ce cadastre. Mais j'ai beau me secouer les étudiants dans la Sorbonne, je ne pige pas comment on a pu manquer de bol à ce point. J'essaie de repenser au déroulé.
Tout était verrouillé. J’étais à la conduite, Fanch et Rico au braquage et Sammy au guet. On s’est pointés comme des fleurs à l’ouverture de la grosse caisse cagoulés comme il faut et les calibres bien graissés prêts à miroiter devant les mirettes des caves qui bossent à la postale.
Les gars sont sortis tranquillement, sapés en noir et les bonnets bien enchâssés. Je les ai vus choper le premier gorille à l’entrée et lui caler un coup de crosse bien senti pour lui expliquer les bases. Ils ont passé l’antre de ce qui devait être notre caverne d’Alibaba et j’ai plus rien vu. Moi j’étais resté au volant, le moteur ronronnait comme un greffier sur un duvet, prêt à décaniller au quart de tout dès qu’ils ressortiraient avec la fraiche.
Mais le temps passait bien vite et que je ne voyais personne ressortir. Sammy avait même viré sa cagoule pour fumer une clope devant la banque. Tranquille à découvert ! Non mais je vous jure. Il s’est bien passé vingt minutes avant que je me décide à sortir de la caisse, j’aurais pas dû mais c’était bien trop long pour être normal. Y avait forcément un loup à l’orée du bois. J’ai alpagué ce cave de Sammy au passage pour qu’il me suive à l’intérieur.
En guise de loup c’était une foutue meute de chiens enragés qui nous attendaient. A quel moment on aurait pu savoir qu’il y aurait une assemblée de schmitt frais et dispos, alignés comme des oignons de Roscoff dans une cagette dans cette tirelire à pépettes sensée ne contenir que de gentils employés ? Les condés étaient là pour causer avec leurs huiles et les financiers de la meilleure manière de contrer un braquage.
Autant dire qu’ils ont dû être bien jouasses de pouvoir se lancer dans les travaux pratiques avec l’entrée fracassante (enfin surtout pour la tête du grouillot de garde à l’entrée) de Fanch et Rico. Lesquels ont pris derechef des retours de matraque et des directs dans les gencives dans les minutes qui ont suivi. Sammy et moi ont est resté comme deux ronds de flan. Devant nous nos potes à genoux et menottés, la gueule en sang et l’air penaud. Il va sans dire qu’on a été convié à la fête comme nos potes.
Une danse avec la marée-chaussée, c’est pas la même qu’une valse avec des demoiselles en robe d’été pendant le bal des pompiers. Mon râtelier et moi on peut vous l’assurer et en attester. Quand ils ont eu fini de nous assaisonner dans les détails, ils nous ont embarqués dans le panier à salade pour un aller simple au poulailler. Entassés à l’arrière de l’estafette avec les bleus qui nous contaient fleurette, on se demandait à quel arrangement on pourrait bien être cuisinés.
Ce qui était sûr en revanche c’est que nos blazes déjà fichés depuis belle lurette ne nous donnaient pas les meilleures cartes pour cette partie de bataille. Parlant de cartes, il ne leur fallut pas longtemps pour trouver le père au jeu des sept familles. Le gros Tony nous a rejoint fissa au trou quelques heures à peine après notre mise au frais, ils sont allés le cueillir chez sa greluche sans trainer. Les gros poissons ont vite fait d’avaler l’hameçon pour reprendre le large et ça faisait un moment que les flics couraient après cette pêche miraculeuse. Alors ils ont remonté la gaule rapidos. On savait qu’on allait en prendre pour notre grade cette fois-ci. Pas de casse et pas de refroidi pourtant sur ce coup-là mais on était cuit à point et prêts pour le service. Les jours suivants on a enchainé les causettes avec les baveux, mais chopés au collet comme on l’avait été on se doutait bien qu’on était partis pour des vacances prolongées à Fresnes sur seine.
Pas que le zonzon nous fiche les jetons, on connaissait déjà la chanson. Et franchement la prison, c’est pas si compliqué quand on y a les bonnes relations. Le gros Tony les avait. C’est comme ça qu’on a eu droit à un traitement de faveur avec une colocation en interne au ballon, alcool et clopes à volonté, et un buffet privilégié en attendant notre tour de manège au tribunal. Ce qui nous mettait la rate au court-bouillon c’est qu’au vu des annuaires qu’on avait aux basques c’est deux décades aux frais du contribuable qui nous attendaient. Et pas dans les conditions de la provisoire cette fois. A l’ancienne avec les cafards, les couchettes humides, la bouffe dégueu et les matons mal lunés. Et tandis que je continuais à écouter Tony s’égosiller comme un goéland sur la jetée d’un port de criée, je pensais à mon arrangement en sous-marin avec l’avocat bêcheur de notre chère république.
J’ai jamais balancetiqué de ma vie. Mais j’ai bien compris que cette fois il fallait que je pense à moi. Alors ouais d’accord, j’ai chargé la mule du Gros Tony, de Fanch, Rico et Sammy. Possible. Mais merde j’ai toujours fait le bon tâcheron sans poser de questions. J’ai enquillé quelques-unes de mes plus belles années à l’ombre sans jacter sur le patron ni sur les compères. Alors je me dis que si je peux passer mon tour dans cette partie de Monopoly et sortir ma carte « libéré de prison » je vais pas me priver. Ce qui se passera après ? Purée j’en sais foutre rien, mais je vais déjà en profiter un peu pour essayer de me ranger des affaires. Le plus tôt sera le mieux. J’ai quelques ronds sous le matelas, je suis pas encore trop ravagé par les années, alors autant en profiter. Et je compte bien le faire sans moisir dans le noir et dépérir en comptant les tours de la trotteuse dans une guitoune à la fenêtre barrée. Je veux et vais rester libre. Pour vivre et bouffer ce qui me reste d’existence comme un empereur romain dans une foutue orgie bacchanale, et j’ai la dalle !
Je suis pas un beau causeur, je siffle pas comme un mainate et j’ai pas toujours les bons vocables pour dire les choses. On m’y a pas habitué, c’est comme ça. Mais il y a une ritournelle de ce bon vieux Guillaume que j’ai retenue des verbiages que j’ai absorbés malgré moi sur les bancs de l’école des cathos quand j’étais minot.
Et vous savez quoi ? Je trouve qu’elle résume plutôt bien ce court passage au confessionnal d’un truand chevronné que je viens de gratter sur le papier :
« Vienne la nuit, sonne l’heure, les jours s’en vont, je demeure. »
Guillaume Apollinaire