À feuille et à sang

Un récit de Mathieu Larpège publié sur Novelarium


Dès l’instant où je refermai la porte de mon appartement, je me déchaussai afin de savourer le contact soyeux du gazon (Festuca arundinacea) qui recouvrait le sol de mon salon. Je me débarrassai de ma veste sur une excroissance du lierre (Hedera helix) qui colonisait le mur, et vidai le contenu de mes poches au creux des rameaux du saule à branches plates (Salix udensis). J’effectuai mon inspection habituelle, dans le but de m’assurer que tout le monde se portait convenablement, en commençant par contrôler les nombreuses lampes à UV qui parsemaient le logement. La bignone (Bignonia capreolata) prenait ses aises sur le plafond, la glycine (Wisteria floribunda) déployait majestueusement sa floraison au-dessus du coin canapé, les fougères (Microlepia strigosa) somnolaient sous la fenêtre, l’érable sycomore (Acer pseudoplatanus) se sentait un peu à l’étroit, mais ne se plaignait pas pour autant. Les arbres de la cuisine n’étaient pas en reste, le pommier (Malus pumila) croulait sous les fruits, ainsi que l’avocatier (Persea americana), et le néflier (Eriobotrya japonica). Faire cohabiter ce petit monde n’était pas chose facile, mais un peu d’eau, de lumière et d’amour suffisaient à modérer les désirs de chacun. À force de patience et d’écoute, même les orties (urtica) tempéraient leur sale caractère. Par bien des aspects, les plantes valaient mieux que les gens. Elles ne parlaient pas, comme les humains l’entendaient, mais, pour qui savait déchiffrer leurs signaux subtils, il était possible d’en comprendre les humeurs. Des inclinaisons de feuilles, d’une tige, l’humidité au creux d’un pistil, ou les variations de couleurs de la chlorophylle. Elles ne cherchaient jamais à nuire, épines et poisons ne servant que de systèmes de défense face aux agressions. Elles offraient l’oxygène nécessaire à la vie, avec un altruisme fascinant… Je n’avais jamais compris pourquoi personne ne prenait le temps d’écouter les plantes, pourquoi on s’acharnait à recouvrir la terre de béton et de matériaux stériles qui les empêchaient de se développer. Elles n’aspiraient à rien d’autre que vivre en harmonie à nos côtés, mais ne recevaient en retour que mépris et brutalité. Voilà pourquoi je faisais de mon logis parisien un refuge pour mes amis, des végétaux de toutes sortes en manque de racines. J’entrai dans la salle de bain afin de me rafraîchir, salué par les gueules béantes de mes petites dionées (Dionaea muscipula). L’atmosphère humide de la pièce était propice au développement de plusieurs variétés de mousses (Bryophyta), dont l’humour douteux n’était pas au goût de leurs voisines les monsteras (Monstera adansonii), ni du figuier des pagodes (Ficus religiosa), dont je devais régulièrement tailler les ardeurs. Je me frayai enfin un passage vers la chambre, à travers l’enchevêtrement folié qui s’épanouissait chez moi. La collocation prenait fin ici, ma chambre à coucher étant mon sanctuaire personnel, avec son lit, une table de chevet et une liseuse. Pas de terre, pas de gazon (Festuca arundinacea) ou de trèfle (Trifolium repens), seulement ce parquet en bois issu de l’agonie d’un chêne (Quercus). L’unique espèce végétale présente en ces lieux était ce maigre arbuste aux feuilles blafardes que j’avais baptisé Alice (???), et dont j’ignorais tout. J’avais trouvé cette graine au fond de ma poche l’année dernière et, après une étude minutieuse, j’avais décidé de l’accueillir comme les autres. Je demeurais de longs mois déconcerté par son mutisme et sa méfiance à mon égard, ce qui ne l’empêchait pas de pousser dans le pot confortable que je lui avais dégoté. Mon examen du jour révéla la présence d’un nouvel organe épineux sur l’une de ses ramifications. Je l’observai avec curiosité, puis testai son piquant du bout de l’index. Sa morsure m’arracha un cri de surprise, ainsi qu’une goutte de sang qui perla vers la terre, où elle disparut aussitôt. Je n’étais pas fâché. Après tout, j’avais envahi son espace personnel sans ménagement, Alice (???) n’avait fait que se défendre. Je n’en suçais pas moins mon doigt, dont irradiait une douleur lancinante. « J’espère que tu n’es pas empoisonnée, Alice. Hein, que tu n’es pas empoisonnée ? » Pas de réponse. Elle était timide, je pouvais le comprendre… J’aimais mon travail de paysagiste au sein du Jardin des plantes de Paris. On me reprochait souvent ma tendance à laisser s’exprimer les végétaux, à ne pas les encadrer suffisamment. Mais quand il s’agissait de faire pousser quelque chose, j’excellais comme personne, aussi me pardonnait-on mes excentricités. J’avais cependant en horreur la vie urbaine, ses rues goudronnées, son métro nauséabond, sa pollution étouffante, et ses pauvres arbres torturés réduits à l’esclavage esthétique, abandonnés au milieu des boulevards. Je ne demeurais ici que pour le salut de mes colocataires, qui dépériraient sans ma tutelle. Les humains m’indifféraient. Ils n’évoquaient pour moi qu’un défilé de visages indistincts, leurs traits fuyant ma mémoire. Mon appartement représentait toutefois une oasis de bien-être, un havre de paix cerné par la pierre et le dédain de mes semblables. J’y discernais une sorte de vibration rassurante, un soutien intangible, mais bien réel. Le jour suivant la piqûre d’Alice (???), j’avais ressenti une légère démangeaison sur le doigt, mais aucun signe d’infection ne se manifestait. Après le travail, je retrouvai l’abri de ma forêt personnelle ainsi que mon rituel journalier. Je saluai tout le monde et vérifiai les installations, puis terminai par une visite chez Alice (???). Quelle ne fut pas ma surprise de constater l’apparition d’un fruit à l’apex de ses frêles ramures ! Il était rond et minuscule, rouge sang comme une perle de houx (Ilex aquifolium). « Eh bien, Alice (???), on dirait qu’on se détend enfin ? » *Faim…* « Voilà que tu te décides à communiquer ! » Pour un œil non averti, la plante ne faisait rien d’autre que tendre ses feuilles vers moi, mais je percevais aisément sa souffrance, à travers un frémissement nouveau qui parcourait ses cellules à la sève asséchée. *Plus…* « Plus de quoi ? D’eau ? De lumière ? De nutriments ? » *Encore…* Je considérai le fruit ainsi que mon doigt égratigné. « Ce n’est tout de même pas de sang dont tu as besoin ? » *Plus…* Voilà qui sortait de l’ordinaire. Je n’étais pas disposé à lui fournir mon propre sang, mais je pouvais toujours me procurer de petits animaux pour tenter de la rassasier. Après quelques recherches, j’achetai des souris congelées, destinées à l’alimentation de reptiles en vivarium. « C’est bien ce que tu veux, Alice (???) ? » dis-je en tenant un rongeur par la queue, au-dessus d’elle. *FAIM !* Lorsque je m’étais blessé sur Alice (???), mon sang avait été absorbé par la terre, je supposai donc qu’elle se nourrissait grâce à ses racines. Je creusai dans son habitat pour y enfouir la souris, que je recouvris avec application. « Satisfaite ? » Elle ne répondit pas, mais je devinais que toute son attention se portait sur le mulot que je lui avais offert, comme un molosse affamé qui vient de recevoir un morceau de viande crue. Je n’eus plus aucune interaction avec Alice (???) pendant un moment. Le petit fruit rouge avait lentement pourri sur sa branche. Deux jours après l’offrande de la souris, un autre fruit apparut, bien plus gros et charnu que le précédent, cramoisi comme une tomate (Solanum lycopersicum) bien mûre. Quant à la plante, elle avait crû ardemment, possédait de nouvelles ramifications, et son feuillage se parait de marbrures carmines. D’une main hésitante, je vérifiai la terre à l’endroit où j’avais enseveli la bestiole, et constatai qu’il n’en restait rien. « Tu avais faim, en effet. Ça va mieux ? *Encore… Plus…* Si Alice (???) continuait à manger ainsi, elle ne tarderait pas à se trouver à l’étroit chez elle. Je la rempotai donc dans la journée, et vidai le sac de rongeurs dans sa nouvelle terre. Quelque temps plus tard, je fus réveillé en pleine nuit par des grattements provenant de ma chambre. J’allumai la lampe de chevet, et tendis l’oreille. Les fruits qui avaient poussé sur Alice (???) étaient tombés, flétris parmi l’humus et vides de toute substance. Je me retournai au son d’un nouveau grattement, pour apercevoir une souris déguerpissant sur le parquet. Sa fourrure avait été remplacée par un épiderme végétal parsemé de quelques feuilles vermeilles. Elle n’était pas seule, car j’en vis une autre sortir de derrière mon lit, puis encore une autre. Autant de souris vivantes que de fruits éclatés au pied de ma plante. « Ça alors ! C’est toi qui as fait ça, Alice (???) ? » *J’ai encore faim. Je peux en avoir plus ?* La pâleur qui habillait ses tiges refluait peu à peu, devant cette sève fraîche et gorgée de sang. « On dirait que tu vas mieux. Tu pourras en avoir plus si tu me révèles ton nom, et d’où tu viens. » *J’apprécie le nom que tu m’as donné. Mais tu peux m’appeler Carmina aeterna. Nourris-moi, et tu sauras d’où je viens.* « Très bien, Alice (Carmina aeterna). Je n’ai jamais refusé mon aide à une plante dans le besoin. Tu peux compter sur moi, mais j’attends mes réponses. » Je n’avais plus de souris sous la main, hormis celles qui s’égayaient dans le sous-bois de mon logement, il fallait donc que j’en trouve d’autres. À moins que… J’explorai furtivement les étages de la résidence un à un. Le calme régnait dans les couloirs, seulement perturbé par la musique provenant d’un des appartements du premier. On y jouait de la guitare, de façon plutôt rythmée et agréable. Ce fut au quatrième et dernier étage que je trouvai enfin ce que je recherchais, l’énorme chat qui paressait souvent au milieu des escaliers. Il me connaissait, et ne se méfia pas lorsque je lui tordis le cou. J’enterrai quelques instants plus tard sa dépouille pour nourrir Alice (Carmina aeterna), dont je ressentais l’appétence pour cette offrande. Des semaines durant, l’arbuste fit fructifier l’animal, sans prononcer le moindre mot. J’attendais avec impatience de poursuivre notre conversation, avide d’en apprendre plus sur cette plante mystérieuse, qui désormais arborait fièrement ses denses rameaux empourprés. Puis, je m’éveillai un matin avec un chat lové au pied de mon lit. À l’instar des souris, qui gambadaient toujours quelque part, il possédait une peau végétale rouge, parsemée d’une écorce souple ici et là, et une petite fleur blanche s’épanouissait derrière son oreille droite. Je remarquai que ses yeux se paraient dorénavant de pupilles pourpres. Alice (Carmina aeterna) avait considérablement grandi, à tel point que j’avais dû la planter dans une énorme motte de terre, dans un coin de la chambre. Gratouillant le chat qui se prélassait sur mes genoux, j’attendais mes réponses. « Alors, tu n’as rien à me dire, Alice (Carmina aeterna) ? » *Tu as respecté ta parole, à moi d’en faire autant. Je suis un infime fragment d’un pays très lointain, que tu ne trouveras sur aucune carte. Pourtant, cette contrée située hors des perceptions est accessible. Mais le chemin pour s’y rendre est semé d’embûches…* « Et si je souhaite en savoir plus, je dois te nourrir ? » *Le choix te revient.* Je sortis de la douche, cherchant à tâtons une serviette dans la pièce embuée. Je pestai en remarquant que j’avais toujours du sang encroûté sous les ongles de mes mains, mais je ris malgré tout de bon cœur sous les quolibets des mousses (Bryophyta), qui ne manquaient jamais de me narguer. Des aboiements éclatèrent dans le séjour, suivis de feulements et de battements d’ailes frénétiques. J’aurais pu ouvrir une véritable animalerie végétale, tant mon appartement grouillait de bestioles en tous genres. Tous couverts de feuilles, d’écorce, de fleurs et de bourgeons, ils me regardaient avec affection de leurs yeux rouges. J’étais devenu leur maître, vénéré comme une divinité. Aucun ne m’en voulait de l’avoir bourgeonné. J’avais abattu la cloison de ma chambre et vidé mes affaires, afin qu’Alice (Carmina aeterna) prenne ses aises, ce qu’elle faisait allègrement, une épaisse frondaison recouvrant murs et plafond. Les autres colocataires guettaient avec méfiance cette inconnue qui m’avait jeté hors de mon lit, mais ils avaient confiance en mon jugement. Nous avions déjà longuement débattu à ce propos. Le dernier festin que j’avais offert à Alice (Carmina aeterna) m’avait suivi de bon cœur, en échange d’un repas chaud et d’un bain. Cela faisait plusieurs mois que j’attendais l’éclosion du fruit colossal qui poussait au pied des épais branchages d’Alice (Carmina aeterna). Cependant, celui-ci noircit avant qu’il ne s’ouvre, et commença à pourrir. J’enterrai la chose afin de couvrir l’odeur, qui devenait insupportable. « Que s’est-il passé, Alice (Carmina aeterna) ? » *L’esprit des humains est trop résistant pour que la transformation s’accomplisse correctement. Pour cela, il faut que le sujet soit vivant et… consentant.* « Je comprends. » *Tu dois savoir que je ne suis qu’un passage. Le pays d’où je viens, pour être arpenté, nécessite une renaissance. Une personne telle que toi serait bien plus utile là-bas, que dans cette ville grise et flétrie.* « Une personne telle que moi ? » *La graine que tu as trouvée au fond de ta poche ne serait pas venue à n’importe qui. Ton lien avec le peuple végétal est unique. À travers moi, tu pourrais l’utiliser là où il ferait une réelle différence, devenir comme le vent, porter tes graines jusque dans mon pays, et croître au-delà de l’espérance.* Les plantes ne mentaient jamais, elles ignoraient la signification de ce mot. Elles étaient parfaites, et je désirais rejoindre cette perfection. Mais Alice (Carmina aeterna) n’était pas une plante ordinaire. Parmi les bruissements d’épines et de verticilles qui marquaient la sincérité de son propos, je distinguais des irrégularités intrigantes, dissimulées dans les croisements dans sa nervation. Lorsque j’empoignai un sécateur, je sentis l’ensemble de mes protégées focaliser leur attention sur les ciseaux meurtriers, anxieuses. D’un geste précis, je prélevai une jeune pousse qui s’épanouissait sur le tronc d’Alice (Carmina aeterna), dont je perçus la sève ne faire qu’un tour. *Mais que fais-tu ?* « Les plantes que tu vois ici sont mes égales en tout point, notamment grâce à une communication franche, et sans détour. Je sais que tu ne mens pas, Alice (Carmina aeterna), mais tu me caches quelque chose. Et je compte bien pénétrer dans ton être pour découvrir quoi. » *Tu n’es pas censé…* « Sache que les humains sont des créatures détestables, mais aussi imprévisibles. » L’opération s’était avérée plus délicate qu’attendu, mais elle commençait déjà à porter ses fruits. Je discernais des images, des bribes de pensées, mais aussi la psyché d’Alice (Carmina aeterna) qui luttait de toutes ses forces pour ne pas être mise à nue. Sa volonté se montrait remarquable, mais je ne tarderais pas à la briser. Alors, elle me conterait toute son histoire. Et je pourrais faire mon choix en conséquence. J’inspectai l’épais bandage qui recouvrait ma hanche gauche. Tout allait bien. La greffe était un franc succès.