La Pelote grise

Un récit de J.Hazura publié sur Novelarium


Le train était bondé, la chaleur pesante, mais Marc et Jeanne avaient la chance d’avoir des places assises. Devant lui, une petite dame tricotait. Un chat gris, presque anthracite, blotti dans un sac entrouvert, reposait sur le siège à côté d’elle. Le chat ne dormait pas. Ses yeux, deux billes ambrées magnifiques, dépassaient à peine du tissu. Ils semblaient fixer Marc avec une attention presque dérangeante. Pas un clignement. Pas un mouvement. Une simple observation, calme, persistante. « Il a quoi, celui-là… », se dit-il. Il hésita à en parler à Jeanne, puis se ravisa. Après tout, ce n’était qu’un chat. Il mit cela sur le compte de la fatigue et de son imagination. La vieille dame ne paraissait pas prêter attention à l’animal. Elle tricotait son ouvrage avec une intense concentration. Dans le carré voisin, des enfants jouaient tandis que leurs parents semblaient exténués. — Marc, tu as vu les vaches ? Qu’elles sont mignonnes ! s’exclama Jeanne. — Ah oui… adorables, murmura-t-il. Mais les vaches n’étaient pas sa préoccupation. Dès qu’il rentrerait, il devrait préparer un dossier important pour le bureau. Cela allait être chronophage. Il devait aussi remplir sa déclaration d’impôts dont l’échéance approchait à grands pas et faire le point avec Lison sur la prise en soin de leur mère. Tout cela l’épuisait d’avance. Les vaches et leur aspect “chou” étaient secondaires. Le train continuait sa route, les secousses rythmaient le déplacement des passagers. Marc ferma les yeux un instant et repensa à la veille. Il n’avait pas pu rendre son dossier à temps. Sa mère était sortie pieds nus de la maison, confuse. Il avait dû la ramener à l’intérieur, la rassurer, gérer la situation. Des heures passées à veiller sur elle, laissant tout le reste en suspens. Ce retard n’était pas un oubli, mais le prix de sa responsabilité familiale. Un léger picotement lui monta aux lèvres. Sa lèvre était engourdie. « Tiens… c’est bizarre, je l’ai ressenti hier après avoir mangé une pomme… un début d’allergie, peut-être ? » Soudain, son téléphone vibra. C’était son chef. Quand la voix éclata dans le combiné, Marc sentit la panique monter. Son souffle se raccourcissait. Il leva les yeux instinctivement. Le chat le regardait toujours, assis sur ses pattes arrière, immobile. Il semblait plus grand. Son pelage paraissait plus sombre. Un frisson le traversa. Était-il là depuis tout à l’heure ? Avait-il changé ? Le wagon se resserrait. Les contours des gens et des objets perdaient en netteté. Sauf ces deux yeux fixes. — MARC ! cria son chef. Tu devais m’envoyer le rapport sur les conventions IRSA ! Tu nous mets dans la merde ! — Mais… — Il n’y a pas de mais ! Active-toi ou tu seras viré ! Le corps de Marc se raidit. Sa gorge se noua, son ventre se contracta. Des fourmillements parcouraient ses mains. Ses jambes tremblaient. Un frisson descendait le long de son dos. Son cœur battait à vive allure. Son souffle se faisait court. La nausée et le vertige le submergèrent, oscillant entre des périodes d’accalmie et de nouvelles vagues plus intenses. Les regards des passagers le paralysaient. Il se sentait jugé, humilié. Sa crispation ne faisait que s’amplifier. Le train s’arrêta brusquement à une station. De nouvelles vagues de passagers se pressèrent dans le wagon, compressant l’espace déjà saturé. L’air semblait disparaître. Marc inspira. Il manquait d’oxygène. Chaque respiration était une lutte. Au même moment, les enfants assis à côté chantèrent à l’unisson : « Trois petits chats, trois petits chats, trois petits chats, chats, chats… » Leur innocence contrastait avec la panique qui montait en lui, transformant la mélodie en un écho presque oppressant. Marc, pudique, se tourna contre la vitre, feignant de dormir. Les souvenirs l’envahirent : un père absent menant une double vie, un demi-frère favori, héritier de presque tout, sa mère malade, sa sœur fragile. Les sacrifices, les humiliations, les renoncements. Tout revenait en rafale, amplifiant la panique. Ses doigts picotaient, sa lèvre tressaillait, son ventre gargouillait, ressentant des douleurs semblables à des coups de poignard, mêlées aux vertiges toujours présents. Il vacilla, se rassit, se releva. Impossible de trouver une position qui puisse soulager son corps. Jeanne, qui le connaissait bien malgré ses efforts pour masquer sa douleur, avait perçu que quelque chose n’allait pas. Discrètement, elle lui saisit la main : — Tout ira bien, murmura-t-elle. Respire. Touche ton pouls. Tu le sens ? Il est là. Comme le siège sous toi, comme ma peau contre toi. Réancre-toi dans le réel. Ces techniques, elle les avait apprises durant un stage comme élève aide-soignante. Il obéit. Un tout petit contrôle revenait. Il le fallait ! Marc ne voulait pas faillir devant les autres. Mais la tempête intérieure n’était pas terminée. Un mouvement discret rompit la tension. La pelote de laine s’échappa des mains de la vieille dame et roula entre les passagers pour s’arrêter contre la chaussure de Marc. Le fil s’était déroulé, comme si quelque chose s’était défait. Il se pencha avec difficulté pour la ramasser, masquant ses douleurs. La vieille dame le remercia d’un simple signe de tête. Rien de plus. Le chat avait encore changé de taille, ou peut-être était-ce une impression. Un jeune passager attentif s’approcha de Marc, se mit à sa hauteur et murmura : — Je me permets. Je vous observe depuis quelques minutes. J’ai moi-même eu des symptômes similaires. Ce que vous ressentez n’est pas dangereux. Ça ressemble beaucoup à une crise d’angoisse. Ça peut être très impressionnant, mais ça finit par passer. Pour la première fois depuis le début de la crise, un mot s’imposa à lui : angoisse. Le vertige et l’oppression ne disparurent pas totalement, mais quelque chose s’était déplacé. Chaque souffle repris était une petite victoire. Marc se rassit péniblement. Ses mains tremblaient encore, anticipant une nouvelle crise. Il sentit alors un poids léger sur ses cuisses et baissa les yeux… Le chat était là. Il ne se souvenait pas l’avoir vu descendre du sac, ni que la vieille dame lui eût permis quoi que ce soit. Le ronronnement débuta, grave et régulier, comme une vibration interne. Marc sentit la fréquence se diffuser en lui. Sa respiration se synchronisa lentement, le temps était comme suspendu. Jeanne continuait de lui tenir la main. La vieille dame était presque à la fin de son ouvrage. Le chat ferma les yeux. Marc, apaisé, se demanda si la situation était réelle ou si son esprit cherchait un point d’ancrage. Le ronronnement, pourtant, était tangible. Il le sentait. Peu importait finalement l’explication : quelque chose, à cet instant, l’aidait à ne pas sombrer. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit qu’il n’était plus totalement prisonnier de sa vie. Cette crise, aussi terrifiante soit-elle, avait été le déclic dont il avait besoin. Jusqu’ici, il avait accepté, presque mécaniquement, la vie chaotique qu’il menait, son immobilisme, les injustices familiales répétées. Mais à présent, il comprenait qu’il pouvait agir sur lui-même, poser des limites, choisir ses actions, décider de son propre chemin. Il pouvait changer ! Marc inspira profondément, se redressa sur son siège, prit la main de Jeanne en la regardant avec tendresse. Il savait que ce ne serait pas facile. Le chemin serait long. Mais pour la première fois, il sentait qu’il pouvait se relever et avancer. La crise n’avait pas été un obstacle : elle avait été le point de départ. Quand le train arriva à destination, Marc voulut caresser le chat, mais il n’était plus sur ses genoux. Son regard se tourna vers la vieille dame pour la remercier pour son chat si calme et apaisant. Elle rangeait calmement sa grosse pelote grise dans son sac. Marc balaya le compartiment du regard. Le chat n’était nulle part. Un doute lui traversa l’esprit : avait-il seulement existé ? D’ailleurs, il réalisa qu’à aucun moment elle n’avait semblé prêter attention à l’animal. Il n’osa pas poser de question. Mieux valait rester dans l’ignorance. Pourtant, une chose était certaine : il respirait à nouveau.