Les sablés

Un récit de LibelluleCurieuse publié sur Novelarium


Il est à peine sorti du lit, Daniel, qu’on le trouve déjà planté devant la fenêtre de la maison. Il ressemble à un chat qui fait la sentinelle, qui occupe son poste sans rien voir. Le « *faire comme si* » rend heureux la plupart des chats. Sauf que Daniel n’est pas aussi heureux qu’un chat. D’abord, parce qu’en tant qu’humain, le bonheur lui est une idée vague. Ensuite, parce qu’il est terriblement obstiné. Servir, lui, c’est pas sa tasse de thé. *Borné comme un âne*, ânonne souvent son maître, qui manque un peu de tact. Imaginons seulement que le sort de serviteur le comble... Il accomplirait son labeur, la langue pendante, le souffle court, luisant de sueur crasse, mais un peu heureux, jappant sous les gratouillis opérés sur le haut de son crâne en guise de gratitude. La plénitude n’existe pas pour nous autres, et chacun sait que l’esclavage représente une forme abâtardie du bonheur. Que de rester enfant toute sa vie, ça a de l’attrait. D’ailleurs, Daniel pressent que l’âge adulte est le mécompte de tout adolescent. Ses longs cheveux cendrés lui tombent en cascade dans le dos. Il se masse les paupières, claque la langue. Sa main portée à son ventre ruminant, il hume. Un parfum émane de la cuisine dans le couloir donnant sur le salon, jusqu’à ses narines. L’estomac témoigne son hostilité à son jeûne, sans but ni religion, déjà vaincu par les sablés chauds. Alléchants, meilleurs crus que cuits, toujours décevants, mais irrésistibles. L’odeur de la cuisson affole ses sens, Daniel cahote jusqu’au four coupable. Clara, sa grand-mère, les a instigués. Dans la famille, les sablés de Clara sont proverbiaux. Même le germain de Daniel, qui n’aime rien, se prétend ascète et insensible à tout, exonère ces sablés et n’a pas peur de le dire. Alors, le jeune garçon s’assoit dans la vieille cuisine aux murs couverts de carreaux blancs et bleus, les mains sur le bulgomme de la table. Pas de modernité ici, hormis un timer honteusement casé dans un coin, et dont le salut relève du statut (sursitaire) de cadeau de Noël. Clara est là. Maigre, mais toute en muscles, attifée comme une bohémienne et souriante, peau ravinée, dents écartées - les dents du bonheur. Paraît qu’elle a échappé à la servitude, elle. Comment ? Daniel n’a jamais reçu d'autres indices que des onomatopées, des haussements d’épaules, des moues insupportables. Et à chaque fois, un sourire, vieux d’une vie, que des siècles éloignent de Daniel. Le sourire de Clara, sa liberté, c’est un des mystères qu’il traînera avec lui jusqu’au bout, sans certitude, comme un boulet à sa cheville. Daniel ne s’y résout pas. Il croque dans un sablé. C’est pas mal. Pas autant que son cousin le prétend, mais ça se laisse manger. Il ouvre la bouche, la question lui brûle les lèvres. Aussitôt, le code du serviteur lui apparaît, consigne n°156, *ON NE PARLE PAS LA BOUCHE PLEINE -* et lui heurte l’occiput. Il déglutit, lève les yeux. Clara n'est plus là. Il entend ses pieds sur l’escalier craquant, la diriger vers son royaume de tentures lourdes, de laque chinoise, d’antiquités nippones et de cages à oiseaux. Daniel est interdit d’entrée dans cet univers bariolé. Il mord à nouveau dans la pâte surcuite. La grande pendule suspendue au conduit de cheminée hache le temps qui passe. Qu’ils sont secs, ces sablés. Il laisse le dernier à moitié croqué, retourne au salon, se poste devant la fenêtre. Il pleuviote, le crachin froid alourdit le paysage, enlaidit le jardin. Restent encore visibles, sous le voile brumeux, les deux chemins qu’il observe depuis ce matin. Deux routes qui découpent sa banlieue ravagée d’urbanisme, sa banlieue bétonnée qui n’a même pas le privilège de l’horreur, vaguement étoffée qu’elle est de verdure cachectique et blafarde. Daniel frisonne. Il a peur. Il s’est enfui de la ville, en remontant un de ces lés d’asphalte. Il se planque ici. Mais pour poursuivre, il faut les nerfs. Il faut avoir le cœur bien accroché. S’engouffrer dans l’inconnu, même quand la jeunesse protège... Daniel chasse tout ça d’un revers de main, secoue la tête. Il se dit: fuir, c’est sortir du champ du prévisible. Sortir du périmètre du prévisible, c’est ça, vivre. Donc fuir, c’est vivre. Daniel secoue la tête de plus belle. Bah. Tout ça, c’est idiot (il ricane, une motte de cheveux lui tombe dans la bouche). Fuir ? C’est se saboter. Personne ne l’engagera plus à son service alors qu’est-ce qu’il deviendra ? Il lève la tête. Là-haut, dans son domaine, Clara coud des crocodiles aux yeux d'émeraude. Daniel acquiesce, crache ses cheveux. Il partira demain. Et il prendra la bonne route.