Secret de Femmes
Un récit de Libaax publié sur Novelarium
Tous les jours, lorsque je traversais la ville pour gagner la faculté, je passais devant elles, avec cette ponctualité rêveuse des habitudes qui finissent par ressembler à des rites. La rue, à cette heure, sentait encore le café tiède, la poussière humide des trottoirs lavés à grande eau et les parfums mêlés des femmes qui sortaient des boutiques voisines. Mais c’était devant leur vitrine que mon pas ralentissait toujours.
Elles étaient trois : une blonde, une brune et une noire.
Toutes trois étaient belles, mais d’une beauté différente, presque ennemie, comme trois saisons irréconciliables du désir.
La blonde était opulente, avec des yeux bleus pleins d’une gaieté silencieuse. Ses cheveux bouclés semblaient garder la lumière dans leurs anneaux dorés. Elle avait des épaules de baigneuse flamande et une bouche fraîche dont le sourire, même immobile, paraissait destiné à quelqu’un.
La brune, elle, était mince et longue, avec une élégance sévère. Son regard profond avait quelque chose d’oriental, de nocturne, et ses cheveux relevés en chignon découvraient une nuque admirable, d’une pâleur presque troublante. On eût dit qu’elle gardait un secret cruel.
La noire enfin possédait cette beauté lente et souveraine des idoles africaines. Sa peau d’ébène absorbait la lumière au lieu de la réfléchir. Son corps mince, callipyge, semblait sculpté dans un bois précieux. Ses yeux noirs demeuraient songeurs, presque absents, tandis que ses cheveux lisses coulaient jusqu’aux épaules avec une douceur inattendue.
Lorsque je passais devant elles, je les saluais d’un petit geste de la main, parfois seulement d’un hochement de tête adressé à l’une ou l’autre, selon qu’elles étaient occupées ou non avec des clients. Je ne disais rien ; elles non plus. Pourtant, il me semblait qu’un imperceptible accord nous liait. Je leur avais donné des noms, afin de mieux les aimer en secret : la blonde s’appelait Elise, la brune Sylviane, et la noire Eve — ou Eva, selon les jours et mes rêveries.
Elles étaient toujours d’une élégance irréprochable. L’hiver, elles portaient de hautes bottes vernies, des pulls de laine douce et des manteaux bordés de fourrure qui leur donnaient l’air de princesses exilées attendant quelque prince clandestin. Au printemps revenaient les chemisiers légers, les étoffes fleuries, les pantalons clairs qui épousaient leurs formes avec une insolence discrète.
Mais l’été demeurait ma saison préférée.
Alors, elles s’abandonnaient à une audace délicieuse. Robes courtes, épaules nues, jambes offertes au soleil ; parfois même, elles apparaissaient en tenue de plage. L’une osait le bikini. Sous les décolletés, les seins étaient rehaussés par la dentelle des soutiens-gorge ; sous les shorts très courts se dessinait la présence secrète du slip. Je les apercevais de loin et, lorsqu’elles soutenaient mon regard, je baissais aussitôt les yeux, de peur qu’elles ne surprissent le trouble presque douloureux qu’elles faisaient naître en moi.
Souvent des chiffres étaient affichés auprès d’elles, mystérieux hiéroglyphes dont j’ignorais le sens. Les initiés devaient savoir. Moi, je n’aurais jamais osé demander.
Des messieurs entraient dans la boutique, parfois aussi des dames. Ils observaient les trois beautés avec gravité, touchaient l’étoffe de leurs vêtements, caressaient une manche, un poignet, échangeaient quelques paroles que je n’entendais pas. Puis l’un d’eux semblait se décider, et l’une des trois montait à l’étage, disparaissant derrière un rideau ou un escalier obscur.
Je ressentais alors une jalousie étrange, presque humiliante.
J’aurais voulu, moi aussi, franchir cette porte, parler avec elles, les approcher de près, inviter l’une de ces créatures à monter là-haut. Mais j’ignorais les usages de ce monde. Il me paraissait enveloppé d’un secret féminin auquel je n’aurais jamais accès.
Puis survint la crise du Covid.
Du jour au lendemain, les commerces fermèrent. Les rues se vidèrent ; les passants hâtaient le pas comme des fugitifs. Les rideaux métalliques tombèrent sur les vitrines. Mes trois apparitions disparurent elles aussi. Je me demandais parfois où elles avaient fui. Peut-être dans une autre ville, un autre pays plus hospitalier aux commerces du désir et du rêve.
Moi-même, je partis ailleurs.
Peu à peu leur souvenir pâlit. D’autres visages vinrent habiter ma vie. Le Covid s’épuisait ; les gens recommençaient à rire dans les cafés, à se toucher, à croire de nouveau à l’avenir.
Et puis un jour, presque sans raison, l’envie me prit de revoir la ville de mes études.
Je retrouvai sans peine mon ancien studio de la rue Espariat. Ensuite je tournai dans la rue Nazareth et, déjà, mon regard cherchait la devanture de *Secret de femmes*, cette boutique dont le nom seul suffisait autrefois à accélérer les battements de mon cœur.
Je crus distinguer un petit groupe sur le trottoir.
J’approchai lentement.
Trois femmes.
Deux blanches à la peau translucide, une noire à la peau d’ébène.
C’était bien elles.
Mais quelque chose en elles était mort.
On les avait assises sur des chaises de plastique, dans des poses obscènes et dérisoires qui découvraient leurs intimités avec une vulgarité misérable. Elise et Sylviane étaient en lingerie défraîchie ; Eve, elle, demeurait nue sous une lumière crue. On leur avait arraché leurs perruques. Leurs regards étaient vides.
Alors seulement je compris.
Ce n’étaient jamais des femmes.
C’étaient des mannequins.
Avec la faillite du magasin, on les avait abandonnés sur le trottoir parmi quelques portants rouillés et des cartons éventrés.
Et pourtant, devant leurs corps immobiles et humiliés, je ressentis une tristesse absurde, presque tendre.
Hélas, mes trois grâces : Elise, Sylviane et Eve.
Longtemps, sans le savoir, je vous avais prêté une âme.