Cendres et guerre, sang de ses pairs
Un récit de Kirael publié sur Novelarium
\*« Les guerres nous détournent de notre but véritable. Tu n’apprendras que la peur, la douleur et la mort sur un champ de bataille. Sache que tu ne dois prendre part qu’à deux uniques conflits : l’amour et la connaissance. Aime et sois aimé, ou tu seras haine, colère et regrets. Ne deviens pas une victime de l’ère des chutes. »\*
[center]*Horlack de Kholoss, Archimage de l’académie, An 405 de la cinquième ère.*[/center]
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Le souffle court, Féoris chancela pour rejoindre le cadavre encore chaud de sa jument. Son pelage noir se poissait au passage du liquide visqueux qui s’écoulait de son flanc percé d’une lance. Sa patte avant droite formait un angle affreux, résultat de leur chute aussi violente que précipitée.
D’un revers de manche, il essuya le sang qui ruisselait de son nez, sans parvenir à stopper le flux qui glissait dans sa gorge. Il cracha pour chasser cet infâme goût qui envahissait sa bouche. Il répéta son geste jusqu’à ce qu’un filet rouge sombre s’accroche à sa chemise ocre maculée de poussière. Féoris dégagea les mèches auburn qui assaillaient son visage et entravaient sa vue. Il les attacha en une demi-queue de cheval désordonnée sur l’arrière du crâne, puis releva la tête. Ses pupilles brunes sondèrent les profondeurs de la forêt, ou plutôt ce qu’il en restait : une vaste étendue grisâtre hérissée de troncs calcinés, ultime œuvre des flammes affamées. Féoris parvenait à sentir les relents de soufre qui régnaient, malgré le sang qui dégoulinait toujours de ses narines. Aussi loin qu’il sondait, toute trace de vie s’était envolée.
Il reporta son attention sur sa fidèle compagne de voyage. Sa vue se troubla, sa gorge se noua. Il serra les poings pour chasser le fourmillement qui les engourdissait, mais la sensation se diffusa dans ses membres.
— Je suis navré, Nira, souffla-t-il entre deux ahanements. Je pensais que les bois nous permettraient de les éviter.
Il balaya du regard la désolation. Jusqu’à discerner les masses encore fumantes de quatre dépouilles à une dizaine de pas de lui, fondues en un amalgame de cendres et de chair. S’il ne les avait pas lui-même immolées, Féoris n’aurait pas su les retrouver au milieu de ce sinistre décor. Un océan mort et asséché où gisaient des milliers d’arbres brûlés, comme autant de pierres tombales dressées.
— Il y en a bien une pour toi… soupira-t-il alors qu’il récupérait ses maigres affaires. Ou peut-être pas…
Il retrouva le symbole de son appartenance à l’académie des mages dans sa besace ; un médaillon d’or frappé des représentations des cinq éléments ; et l’enfila autour de son cou. Kholoss lui manqua plus terriblement que jamais. Le réveil de la douleur sur son avant-bras gauche lui rappela le jour où il l’avait quittée. Une marque, une boussole encrée sur sa peau, qui lui remémorait d’où il venait, pourquoi il était parti et qui il regrettait. À chaque minute de chaque heure.
— Tu crois que je peux rentrer ? Sans qu’elle ne me tue, je veux dire ?
L’œil vitreux de Nira se perdait dans le vide. Accroupi, Féoris soupira et termina de prendre tout ce qu’il pouvait, plongé dans ce silence assourdissant. Sa mante, sa gourde à moitié vide, son sac de couchage, et quelques fruits à peine mangeables. Il tira une vieille chemise d’un balluchon et l’utilisa pour éponger au mieux son nez qui, enfin, s’arrêtait de saigner.
— Si tu veux mon avis, elle n’aimerait pas ma tête. Un Affligé aurait meilleure mine…
Un souffle de vent pareil à un murmure lui répondit, et souleva une fine couche poussiéreuse similaire à un nuage de brouillard. Ne restait-il donc que cela en Terae ? De la cendre et des morts ? La guerre et la maladie ? Féoris se redressa et se demanda si la cité de Kholoss avait survécu et changé. Ou bien ressemblait-elle désormais aux villes et villages croisés sur sa route ? Des ruines hantées par quelques miraculés en sursis.
Pourtant, son retour s’imposait. Il ne pouvait pas s’en aller ainsi. Féoris ferma l’œil de Nira d’une ultime caresse sur la tête.
— Heureux sont les défunts qui n’ont pas à affronter un autre jour, te souviens-tu ? J’aurais dû l’écouter, tu sais. Il m’avait prévenu. Je refuse de mourir ici, j’ai trop à apprendre, trop à voir. Et… peu importe, elle ne voudra sûrement plus de moi, pas après ça, mais… je dois lui faire face. Je veux la revoir.
Le mage baissa le regard sur son bras marqué, comme pour se punir en devinant les boursouflures qui striaient sa peau.
— Adieux, Nira, puisses-tu galoper librement là où tu es.
Féoris ajusta la sangle de sa sacoche sur son épaule endolorie, puis s’aventura dans la lande désolée. Droit devant, vers le nord-est. La distance restante à parcourir ne comptait pas, il devait la faire. Marcher. Des semaines s’il le fallait, et rentrer chez lui la queue entre les pattes comme un clébard vaincu. Retrouver son maître, s’excuser à genoux et admettre sa terrible erreur.
La guerre n’apprenait rien. Rien de bien. Elle n’imposait qu’une connaissance dissimulée en chacun, l’instinct de survie, l’art de tuer ou d’être tué. La géhenne d’une espèce destructrice, pervertie par son besoin de domination, jusqu’à sa propre extermination. Féoris n’en ressortait qu’avec un sentiment nouveau : ce qu’éprouvait un homme traqué dont les épaules supportaient le poids imposé de ses regrets.
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Le mage se figea à une vingtaine de pas des premiers bâtiments endommagés qui marquaient l’entrée d’une énième petite ville en ruines. Il marchait depuis des jours, dont deux sans boire ni manger. Ses pieds lui donnaient l’impression de peser autant que des montagnes, et ses jambes raidies menaçaient de céder. Au fond de son crâne résonnaient souvenirs et besoins vitaux. Il sentait ses forces le quitter de seconde en seconde, sans pouvoir user de ses pouvoirs pour siphonner de la vie en quantité suffisante. Féoris tint bon et guetta les monceaux de corps carbonisés sur sa droite et sa gauche. Des amalgames de chair rouge-noirâtre que des essaims de mouches infestaient aux côtés des vers qui grouillaient. L’incessant bourdonnement lui vrillait les tympans. Et face aux mouvements des asticots, Féoris pensa à des vagues. Il détourna le regard et ravala sa nausée. Les dépouilles entassées des victimes du \*Narath\*, cette affreuse maladie, passaient. Mais ce qui s’apparentait à la mer ou à l’Océan le rendait malade.
Il surveilla les rares volutes de fumée qui s’élevaient en douceur vers le ciel gris. Plein de l’espoir d’apercevoir les traces de feux de cheminée, il reprit sa route en enfilant la capuche de sa mante. S’il s’agissait de cela. Peut-être que l’on brûlait encore des cadavres ou qu’une bande de pilleurs profitaient du chaos laissé après la guerre. Villes après villages, champ de ruines après un autre, il en venait à douter que la nation d’Éclipsia se relèverait après dix ans de conflit en plus d’avoir servi de berceau à l’épidémie. Devait-il s’en soucier ? Non. Il préférait éviter le sujet.
Féoris s’aventura dans une rue d’où provenait un parfum de cochon grillé. Il voulut prier pour trouver un véritable porc à la broche, et pas un humain au bûcher, mais se souvint de sa promesse récente. Ne plus jamais implorer les divinités. Il n’en éprouvait plus l’envie, n’en possédait sûrement plus le droit. Si la Mère l’entendait après ce qu’il avait commis, la foudre lui tomberait sur la tête.
\*— À moins que vous ne soyez dégoûtée de vos créations, Fyrnalys ? Les six autres dieux, le sont-ils aussi ? Ou bien, auriez-vous confié le sort de Terae aux sept Calamités ?\* songea Féoris.
Ce qu’il voyait, alors que le son de ses pas demeurait seul, ne risquait pas de lui donner tort. Dans la rue pavée s’amoncelaient des déchets, des déjections, du mobilier détruit ; sûrement pour servir de combustible ; des haillons en lambeaux où se cachaient des os. Partout, des restes. Humains ou animaux. Féoris déglutit, le regard figé sur le squelette d’un chat. Un instant éphémère, pourtant trop long, il imagina le désespoir provoqué par la famine, la culpabilité momentanée d’un humain vite rassasié. Sa bouche asséchée accueillit un flot de salive tandis que sur sa langue apparaissaient les saveurs de repas oubliés. Le mage détourna les yeux pour étudier les bâtisses qui défilaient, horrifié par ses propres pensées, par ce corps qui le trahissait. Des carcasses de bois et de pierres, collées les unes aux autres, partageant le fardeau de leur destruction partielle, la solitude de leur intérieur inhabité.
Cet endroit ne se relèverait pas de l’ère des chutes, et la nature dévorerait cette ville fantôme. Car il ne s’agissait plus de rien d’autre que d’un cimetière abandonné.
Au détour d’une auberge éventrée par un rocher de catapulte, Féoris découvrit une petite place boueuse où, pêle-mêle, se croisaient des restes d’étals de marché, de l’étoffe, des tonneaux et autres structures démolies. Mais surtout un puits qu’une silhouette décharnée occupait. Des bras maigrelets tournaient la manivelle pour remonter un seau que le mage espérait plein d’eau douce. D’une eau claire, fraîche et délicieuse. L’inconnu émettait des râles dignes d’un mourant, et, lorsque le seau apparut, vide, il grogna comme une bête avant de rejeter l’objet d’où il venait. Puis, il apposa les mains sur sa bouche d’un geste que le mage attribua à la peur.
Mais que craignait-il ?
Féoris concentra ses maigres forces pour sonder les alentours, comme s’il perçait le voile du physique pour visiter celui qui liait chaque chose à la Création. L’homme au puits dégageait une lueur d’une faiblesse inquiétante. Les deux formes de vie cachée non loin, en revanche, dressèrent les poils sur sa nuque. Un sifflement retentit. Il retint son souffle et recula d’un pas alors qu’une ombre surgissait d’un toit et plaquait le survivant au sol. Féoris ne tenta rien. Le temps d’y penser, l’humanoïde assaillant plantait ses dents dans la gorge du paysan et lui arrachait la moitié de la trachée pour mieux s’abreuver du sang qui giclait.
Le mage resta en apnée, les sourcils froncés, face à la lividité de l’Affligé, presque un simple humain. Ses yeux injectés de sang hurlaient. Des veines bleuâtres couraient sous cette peau blafarde comme un réseau de routes sur une carte, et, lorsqu’il se tourna vers lui, il put apercevoir sa dentition. Une mâchoire endommagée par la mue, par la chute des dents normales, remplacées par des crocs que rien ne saurait arrêter, sauf, peut-être, les écailles d’un drakéïde. Un \*Vulpyr\* ? Ou alors un \*Dulpyr\* ?
— Toi… toi… aide-moi ! s’époumona l’infecté. Faim… j’ai tellement… faim !!!
Agressif et violent ! Vulpyr ! Un dangereux demi-vampire plongé dans un appétit permanent. Le monstre bondit à une vitesse terrifiante. Féoris recula en levant les mains, mu par l’instinct de survie qui le prenait aux tripes et s’emparait de ses gestes.
— \*Faërys !\*
Des gerbes de flammes jaillirent de ses paumes et avalèrent sa cible dans un brasier mortel, telle l’immense gueule des dragons d’antan. Le corps de sa victime ne devint plus qu’une torche humaine. Le mage vacilla, son énergie aspirée par sa magie. C’était comme si une version miniature de lui-même se jetait du haut de son propre crâne écrasé dans un étau, son visage fouetté par une vague de chaleur à peine supportable. Le Vulpyr hurlait sa douleur en s’agitant telle une marionnette hors de contrôle que les flammes grignotaient. Féoris ne parvint plus à respirer pendant quelques secondes, le nez en sang. Il tomba à genoux, puis redressa le menton, la vue trouble, les bras ballants, dépossédé de ses dernières forces. Aux côtés de la boule de feu inanimée qui gisait au sol, il découvrit un second Vulpyr qui se réjouissait autant qu’il luttait contre sa faim, bras et jambes agités de violents spasmes. Féoris ne pouvait plus se permettre de se défendre. S’il le faisait, il mourrait.
Et s’il ne faisait rien, son sort serait le même.
— J’ai…. Faim… si faim ! sanglota le Vulpyr.
Féoris l’observait sans le voir, son regard et ses pensées tournés vers ce qui importait le plus sous la grisaille de ce dernier jour. Vers \*elle\*.
\*Désolé, Yr Nympha… C’est le bout du chemin pour moi.\*
Un frisson paralysa ses muscles, comme le passage glacial d’une lame sur sa colonne vertébrale. Féoris ferma les yeux et attendit, incapable de soutenir le regard de son bourreau. D’affronter sa fin, lui qui avait fait danser les âmes dans les flammes sous le chant des corbeaux. Un ultime instant pour revoir les boucles rousses, souvenirs d’un printemps pour rendre la mort douce. La seconde qui suivit, il entendit le sifflement du métal, puis un bruit sourd. Usant de ses dernières forces, il rouvrit les yeux. Le Vulpyr gisait au sol, raide mort, une hachette à lame noire enfoncée à travers le crâne, en plein milieu du visage.
— Pas… l’heure… entendit-il.
Il s’écroula, vidé de ses forces et de sa conscience.
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Quelques gouttes glaciales s’insinuaient dans le désert de ses muqueuses. Féoris manqua de s’étouffer et ouvrit les yeux. Malgré l’urgence qu’il éprouvait dans ses tripes, il eut toute la peine du monde à le faire. Comme agressés par du sable ardent, ses globes oculaires lui brûlèrent tandis que des vibrations secouaient ses tympans.
— F… ris ? Allez, réveille-toi.
Des yeux sombres le fixaient, cernés de pattes d’oie. Il lui rappelait quelqu’un. Eux, ces cheveux poivre et sel coupés court ainsi que les trois cicatrices horizontales qui marquaient la tempe droite de cette femme.
— Yrilla ? bégaya-t-il.
Le sourire qui illumina le visage pâle le lui confirma. Féoris se laissa aider pour se redresser, le souffle court. Il balaya la pièce basse de plafonds et au sol de terre. Aux odeurs de sel et de renfermé, il comprit qu’il se trouvait dans un cellier qu’une unique lampe à huile éclairait.
— Tiens, bois doucement. Et ne te gave pas, le prévint-elle avant de porter une gourde à ses lèvres.
Il la remercia et avala une petite gorgée. Yrilla recula pour s’adosser en face de lui, assise à même le sol aux côtés de son épée et de sa hachette. Elle revêtait, comme dans ses souvenirs, son armure noire gravée de runes typique de sa caste. Une cuirasse légère composée de pièces indépendantes d’acier et d’os infusés pour obtenir une dureté maximale. Féoris en connaissait la majorité des secrets de forge, surtout celui de la provenance des ossements : ceux de nécromanciens morts. Un destin utile pour les guerriers funestes, sorciers de la vie et la mort.
— Je t’ai connu avec meilleure mine, souligna-t-elle. Je n’imaginais pas que vingt ans faisaient tant d’effet à un si jeune mage.
Féoris rit en douceur. Il reprit son souffle et expira en espérant chasser la douleur qui entravait ses bras et ses jambes ainsi que le poids qui écrasait son abdomen.
— Je croyais que tu étais morte, admit-il. J’ai entendu pour Formort… J’ai vu des pogroms. Je pensais que tous les nécromanciens avaient été tués.
— Je ne pensais pas te revoir vivant non plus, \*Faëras Kreïd\*…
Elle fouilla sa besace et lui tendit une feuille. Féoris but encore un peu d’eau, heureux de chasser l’aridité de sa gorge, puis déplia pour découvrir un avis de recherche. Le sien, émis par la couronne de Griffe-Dragon.
— Cinq mille drakens, siffla Yrilla d’un ton amusé. De quoi acheter un château, non ? Au surnom dont on t’a affublé, en elfique qui plus est, j’ai comme l’impression que ton maître m’a dit vrai.
— C’est grâce à lui que tu m’as trouvé ?
Yrilla hocha la tête. Avec des gestes lents, elle tira deux pommes d’un panier en osier et lui en jeta une. Malgré la faim qui déclenchait des nausées, Féoris ne parvint pas à manger.
— Je cherchai un refuge, j’ai donc naturellement pensé à Kholoss, expliqua-t-elle. L’académie m’a accueillie, ton maître m’a dit que…
— J’étais un jeune idiot ? compléta-t-il dans un sourire amer.
— Oui. Et tu l’es, le tança-t-elle, une moue au visage.
— Oui… Comment va maître Horlack ? Et la ville ?
Yrilla se découpa un quartier de pomme. Féoris ravala sa salive à la vue des traits de sa vieille amie.
— Kholoss se relèvera, l’académie aussi, même si les dégâts sont énormes, regretta-t-elle. Ton maître était mourant lorsqu’il m’a demandé de partir à ta recherche.
Les épaules du mage s’affaissèrent au même instant qu’il fronçait les sourcils. Son estomac se noua. Un flot de souvenirs se fraya un passage dans son esprit.
— Tu ne pensais pas que j’étais ici pour les cinq mille drakens, tout de même ? Tu m’insulterais… railla la nécromancienne.
Féoris retrouva cette verve sarcastique avec un plaisir que sa peine et son incompréhension teintaient de ténèbres.
— Il t’a choisi pour devenir Archimage, une partie du conseil soutient sa décision, ajouta Yrilla. Si tu acceptes, cela ferait-il de toi le plus jeune \*et\* le plus idiot d’entre tous ? Ou le moins idiot ?
Il lui jeta un regard entendu souligné d’un très maigre sourire. Il revoyait et entendait à la perfection l’instant où il lui avait déclaré, deux décennies auparavant, que les mages \*étaient tous de vieux idiots\*.
— Et… s’étrangla Féoris.
— Ta rouquine ? Elle va aussi bien que ton bras, je dirais. Oui, j’ai entendu l’histoire.
— Alors, j’imagine qu’elle se porte bien.
— Tu as un don pour jouer avec le feu, petit renard. Ce n’est plus tout à fait adapté, je pense… Quel âge as-tu maintenant ?
— Trente-cinq ans.
— Tu es bel et bien un renard tout court, désormais.
Il plongea ses yeux dans ceux de la nécromancienne en hochant la tête, le visage marqué par un sourire en coin porteur de souvenirs qu’ils partageaient.
— Je suis heureux de te revoir, Yrilla.
— Le contraire aurait été déplacé, j’ai sauvé ta peau. Quant à savoir si tu le méritais…
— Je voulais sauver des vies, se défendit-il, un nœud dans la gorge.
— Hum. Combien en as-tu sauvé ? Et combien en as-tu arraché ? asséna-t-elle. Combien de dragoséens morts faut-il pour obtenir cinq mille drakens ?
— Yrilla…
— La franchise te déplaît, désormais ? renchérit-elle d’un ton acerbe. Aurais-tu rejeté la noblesse, la modestie et la valeur de la vie ? La haine et la colère, c’est cela que tu as choisi ? Celui qui haïssait l’idée de tuer serait-il devenu assoiffé de sang ?
— Yrilla ! s’emporta-t-il.
L’air empestait la rage et les accusations. Mais aussi les regrets. Féoris ne trouva pas le courage d’affronter le regard de la nécromancienne. Pour lui, elle représentait un autre mentor, presque une mère, quelqu’un qui lui avait longuement parlé de valeurs qu’il s’était juré de défendre. Il posa les yeux sur la flamme qui, seule et faible, brillait au cœur de la lampe à huile, telle la lumière qui, il le désirait, irradierait de nouveau Terae.
— L’épidémie frappait le royaume d’Éclipsia de plein fouet ! Il n’avait pas besoin d’une guerre ! Je voulais juste arrêter l’injustice… je voulais sauver des vies, sanglota-t-il.
Les mains ouvertes entre ses jambes, Féoris laissa libre cours à ses regrets. Le barrage qu’il s’imposait depuis des semaines vola en éclats, et ses larmes, brûlantes, strièrent ses joues comme une coulée de magma. Les perles translucides s’écrasèrent une à une sur ses paumes, et il les imagina capables d’éteindre le feu qui pouvait en jaillir. D’estomper ces flammes qui avaient avalé tant d’âmes… Il résista au besoin de fermer les yeux. Il ne voulait pas. Chaque fois qu’il le faisait, des visages crevassés de terreur et de douleur ravageaient sa mémoire tandis que fondait leur chair telle une bougie.
Les horreurs allaient et venaient, plongeaient puis remontaient, prisonnières de son esprit qui ne décelait plus que le crépuscule. Chaque nuit, et même lorsque le soleil atteignait son firmament, Féoris doutait d’un jour quitter le voile sombre qu’il avait lui-même crée, de s’arracher à cet océan de feu et de sang.
— Et voilà qu’il faut sauver la tienne, lâcha Yrilla à mi-voix. Quelles que soient les intentions, renard, la guerre ne mène qu’aux cendres et au sang. Y participer, c’est tuer. Personne ne va dans un bordel pour plaindre les putes.
— Je voulais juste aider… souffla-t-il.
— Les choses sont ce qu’elles sont, renard. Relève la tête et sèche tes larmes. Quoi qu’il en soit, je comprends ton raisonnement. Je ne serais pas ici si ça n’était pas le cas. Je te comprends, mais je ne soutiens pas ta décision. Mange, bois, et repose-toi, nous ne sommes pas encore sortis de cette ville et le voyage jusqu’à Kholoss sera long.
Il redressa la tête, les yeux humides, pour observer Yrilla.
— Mais… et Éclipsia ? Ce royaume est le tien ! s’insurgea Féoris.
— Cette nation est morte, renard. Je suis une nécromancienne, je n’ai pas de patrie, répliqua-t-elle. Les pays vont et viennent, l’empire d’Éclipsia n’est que le sixième à disparaître en à peine trois siècles. Horlack ne t’a-t-il pas enseigné que les plus adaptés survivent ? Valdyria, Terasta, Darmek… Oubliés depuis des centaines d’années. Qu’importe les nations, l’Histoire avance, Féoris.
« Des millions sont morts, mais cette ère touche à sa fin, et Terae se relèvera pour faire face à d’autres défis, comme l’Humain l’a toujours fait depuis la Grande-Guerre. Ce qu’il faut, désormais, c’est l’intelligence et le savoir de ceux qui ont compris le passé et parviendront à l’empêcher de se reproduire. De jeunes imbéciles qui ont été assez stupides pour ne pas écouter leurs ancêtres, mais assez rusés pour modifier l’avenir.
Féoris baissa la tête.
— Je ne sais pas où nous allons, renard, mais nous en connaissons le chemin. Repose-toi, jeune idiot, nous partirons à la nuit tombée. Si mon ami est de retour d’ici là.
— Ton ami ?
Yrilla opina avant de se murer dans le silence. Elle ramassa sa hachette pour la fourbir. Une magnifique pièce de forge à lame noire. Un simple outil, un objet.
Quelque chose qui, contrairement à son esprit, ne portait pas les traces indélébiles des vies détruites de ses mains.
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L’assourdissant silence fut brisé par un grincement de porte suivi d’un bruit sourd. Féoris se redressa autant qu’il le put, la tête levée vers le plafond. Une fine couche de planches qui les séparait de la pièce du dessus, endroit dans lequel résonnaient désormais des bruits de pas. Le mage coula un regard vers Yrilla. Elle lui intima le silence en levant un index sur ses lèvres, l’épée en main.
Tandis que Féoris suivait des yeux les sons qui martelaient le bois, il se concentra. Les quelques heures de repos dans cette cave lui avaient redonné la force d’user de ses pouvoirs au besoin. Telle une créature liquéfiée qui étendait ses doigts, du sang s’insinua entre les planches et commença à goutter dans le cellier. Épaisse et sombre, l’hémoglobine indiqua peu à peu qu’un corps de taille humaine gisait sur la trappe d’accès. Féoris ravala sa salive. Il eut l’impression qu’on pouvait l’entendre à l’autre bout du monde. Son souffle sifflait à ses oreilles comme un cor de guerre. Son cœur battait à ses tempes avec la force d’un torrent. Une odeur de fer et de mort se diffusait dans la pièce. Il s’était juré de ne plus jamais prier. Un mensonge. Il lança une supplique dans le vide. Pour que la personne qui déambulait ne voie pas la faible lueur de la lampe à huile.
L’inconnu se figea à une dizaine de centimètres au-dessus et devant lui. Féoris déglutit avec peine, la gorge tendue, les bras relevés à hauteur du sternum, paré à attaquer. Dans le fracas du bois brisé, un bras surgit et fondit droit sur son cou. Stupéfait par la vélocité de l’attaque, Féoris ne parvint pas à éviter. Une main tachée de sang et de crasse enserra sa gorge pour le soulever hors de son repaire. Pendant une courte seconde, il eut l’impression de voler et battit des jambes. Il leva la main droite vers la face du colosse. L’assaillant emprisonna son poignet. Le mage ne parvint pas à hurler. L’air ne passait plus dans ses poumons, forcé à l’apnée par la main qui l’étranglait. Par la même pression qui s’exerçait sur son bras. Le son de son poignet brisé comme une brindille explosa dans son crâne. La douleur électrisa son corps. Le mage ouvrit la bouche et n’émit qu’un râle silencieux. Il aperçut les pupilles et le sourire de son agresseur qui approchait son visage du sien. Un vampire.
Un poing fila sur son visage. Un millier de piqures d’insectes lui brûlèrent la joue alors que son esprit recevait la charge d’un bélier. Féoris chercha un repère. Le haut ou le bas, n’importe quoi. Son autre bras refusa de bouger, piégé dans la poigne d’acier de la bête humanoïde qui le gardait à une dizaine de centimètres du sol. Du coin de l’œil, il vit que Yrilla s’extirpait du souterrain et se ruait à l’assaut. Sa célérité ne le surprit qu’à peine, mais la nécromancienne loupa son coup, devancée par le vampire.
— Un pas de plus et je brise la nuque du mage ! grinça l’assaillant. Oh non, n’essaye même pas…
Il serra encore plus fort son cou. Féoris crut que sa tête allait exploser avec la même puissance que la douleur qui pulsait dans son poignet. Le mage étouffait.
— Toi aussi, tu vas te tenir tranquille, pas vrai ? railla le vampire. De toute façon, si tu ne peux pas parler, tu peux pas utiliser ta magie, hein ? Je pourrai te couper les mains… Tant que t’es vivant…
— Griffe-Dragon ne donnera pas une ashrune à un vampire, siffla Yrilla. Relâche-le, et je ne te tue pas.
— Ton copain a eu le même discours avant que je lui ouvre le bide, s’amusa l’Affligé.
Féoris sentit la pression diminuer sur sa gorge et parvint à suivre le mouvement de tête du monstre. Il découvrit le cadavre éventré d’un homme pâle aux traits fatigués. Une partie de ses viscères baignaient au sol dans une flaque de sang.
— Pauvre p’tit Jasper, hein ? Il m’a tout dit ! Son sang m’a tout dit ! T’as pas bien l’air triste, voleuse d’os…
— Il t’a tout dit ? sourit Yrilla alors que Féoris sentait un très léger courant d’air glacial courir dans son corps.
— Ça t’fait rire ?
— Beaucoup.
La froideur qui galopait dans son torse remonta à la vitesse de l’éclair vers son cou, puis sauta sur la main du vampire.
— Salo… !
Féoris inspira enfin à l’instant où les os des doigts de l’affligé se retournaient, brisés net par la nécromancie. Il trouva un équilibre précaire et rua de l’épaule pour repousser l’imposant vampire. Aussitôt, Yrilla passait à l’assaut. D’un geste vertical puissant et vif, elle tranchait le bras gauche du vampire. Ce dernier répliqua d’un revers du poing qui envoya la nécromancienne s’écraser contre une étagère. Féoris chancela et dressa le menton sur le manchot aux canines longues. De son membre tranché giclaient des flots de sang que sa main broyée cherchait à endiguer. Et déjà, le mage décelait les premiers signes de sa guérison accélérée. Un à un, ses doigts retrouvaient leur position naturelle tandis que son bras repoussait, comme si une armée de fourmis invisibles formaient os, veines, muscles et chairs.
Féoris ouvrit la bouche sans qu’un son n’en sorte. Le rire du vampire dressa les poils sur sa nuque.
— Pas de voix, pas de magie ! se moqua l’Affligé.
Le mage leva sa main libre devant lui et claqua des doigts en un mouvement imité d’un briquet. Une boule de feu gonfla dans sa paume, iridescente, et ses lueurs éblouirent toute la bâtisse en ruines. Avec cette bulle, il forma un fouet qu’il lança sur son ennemi pour l’emprisonner dans un étau ardent. Le vampire hurla au son de sa peau carbonisée. Doux parfum de vengeance. Féoris éprouva le frisson, celui qu’il désirait éviter.
Celui d’un homme possédé par sa propre puissance, par le pouvoir qu’il imposait sur la vie elle-même. Avec force, Féoris déploya son esprit et s'enfonça dans celui du vampire. Il brisa les barrières mentales sans le moindre ménagement, déchirant ce voile protecteur avec la brutalité d’une dague plongée dans une gorge. Sa puissance, mille fois plus immense que les mains de ce monstre, frappait et déchirait, creusait dans ce crâne avec l’avidité d’un miséreux persuadé d’y dénicher un trésor.
\*Seuls les mages les plus faibles sont incapables d’user de magie sans l’elfique. Quel genre de mauvais magicien est mis à prix pour cinq mille drakens ?\*
Féoris sourit de toutes ses dents rougies par le sang qui s’écoulait de son nez à la vue de la terreur qui inondait les iris de l’Affligé. Il possédait le pouvoir, il l’était. Vie ou mort, il décidait. Il régnait. Il était Féoris de Kholoss ! Disciple de l’Archimage Horlack, \*Kreïd Faëras\*, la flamme de guerre ! Ce vampire n’était qu’une autre victime !
Le mage tira sur son fouet de feu qui gouttait comme du magma. L’arme magique contraignit de plus belle le vampire. Le temps de la souffrance. Du règne des flammes qui avalaient la chair, s’y frayait un chemin jusque dans les veines. Une éruption fatale qui vulcanisait chaque cellule de sa victime. Féoris tira. Des morceaux de cadavres calcinés cascadèrent au sol en diffusant un parfum de bûcher public.
Et le silence tomba tel un couperet sur une bougie. La nuit retrouva ses droits. Féoris gémit sa douleur, le front ceinturé par une intense pression, le cerveau soudain agité de fourmillements qui remontaient de son poignet cassé. Il leva sa main et grimaça à cause de l’angle qu’elle formait, soudain frappé par l’ultime image de sa précieuse Nira. Il refoula ses larmes.
— Yrilla ?
Sa gorge prit feu. Parler allait s’avérer difficile pendant un moment. Il s’accroupit au côté du corps inanimé qui gisait parmi les décombres de l’étagère et de quelques morceaux de verre pour la secouer par l’épaule. La nécromancienne sursauta et rouvrit les yeux. Elle grogna sa douleur avant de se redresser sur les fesses, l’air sonné. Elle observa une seconde sur le puzzle du cadavre, puis son poignet.
— J’imagine que ça va être douloureux ? craignit Féoris.
— Très.
Sans crier garde, Yrilla se concentra et envoya sa nécromancie dans sa main. La vague glaciale le crispa jusqu’à ce que la magie de la vie et de la mort ne remette ses os à leur place. Ce fut comme si sa main s’enfonçait dans son bras telle une poutre qui s’imbriquait dans une autre. Les yeux fermés, Féoris voulut hurler, mais quelqu'un scella sa bouche.
— Tu as pris ton temps, Jasper… commenta Yrilla dans un souffle.
— Il m’avait éventré, souligna une voix suave qui transpirait la sagesse et la gentillesse.
Sonné par la souffrance, mais heureux de pouvoir bouger tous ses doigts, Féoris tourna la tête. Le… ! Mais ! Il l’avait vu au sol, les tripes à l’air !
— Tenez, maître mage, buvez ceci, ça apaisera la douleur, promit Jasper en lui tendant une petite fiole. Ce n’est qu’une eau-de-vie, elle est forte, mais je garantis qu’elle est bonne.
— C’est… lui aussi ? s’étrangla Féoris.
— Oh, hélas, oui. Un strygomorphe, maître mage, mais je vous assure que je ne vous veux aucun mal. Ni à vous ni à aucun humain.
— Jasper a conservé toute son intelligence, il est mon ami et sa capacité à changer d’apparence nous aidera, l’appuya Yrilla. Il ne se nourrit que de sang animal, il... Et puis, merde, si tu veux quitter cette ville, on a besoin de lui. Tu désirais sauver des vies, renard ? Sauvons la sienne une fois loin de tout ça. Tu as déjà laissé ta moralité derrière toi, de toute façon.
Féoris posa ses iris marron sur le dénommé Jasper. Il agita la fiole devant lui pour l’inviter à la prendre. Cet homme paraissait amical. Mais cet homme appartenait à la race des Affligés. Une créature née de cette ère de misère qu’était celle de chutes. À ces expériences interdites que des mages effectuèrent sur le sang. Le renard baissa les yeux après avoir récupéré l’eau-de-vie. Il hocha la tête en signe de remerciement, déboucha et avala cul sec l’alcool fort aux saveurs fruitées. La sensation de brûlure le fit tousser.
— Vous vous sentirez vite mieux, jura Jasper. Juste un peu ivre. Allons-y, il ne faut pas rester ici, cette ville grouille de ses semblables.
— As-tu trouvé des chevaux ?
— Deux, seulement. Mais j’ai des vivres et la diversion est en place.
— Une diversion ? s’intéressa Féoris, la voix rauque.
— En ce moment même, une corde brûle. La bourgmestre prévoyait de laisser l’ennemi envahir cette ville. Avant de la faire exploser, lâcha Jasper. Nous avons encore environ cinq à dix minutes avant que le spectacle ne débute.
Féoris déglutit, les yeux plissés.
— Oh, ne fais pas cette tête, renard. Je te l’interdis. Allez, lève-toi, et sortons de ce cauchemar.
Il acquiesça. De quel droit pouvait-il s’opposer à la destruction d’une ville qui abritait à peine une centaine de survivants ? Que valait leur vie, à eux qui subsistaient au milieu des monstres ? Féoris se leva et avança d’un pas incertain.
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La lande dévastée s’était peu à peu estompée. La cendre laissait enfin place à la terre, à l’herbe, aux buissons ainsi qu’aux fleurs. À un air frais, respirable qui soupirait le parfum du renouveau. L’ombre des arbres posait sur eux un voile protecteur contre l’ardeur insolente d’un astre au firmament. Féoris jeta un autre regard en arrière, perché derrière Yrilla sur un destrier à la robe brune. Oui. La cendre, le feu et le sang gisaient loin, là-bas, aux côtés des dépouilles oubliées. Dans ce pays incendié que rien ne relèverait jamais. Là où les plaintes des âmes soufflaient un vent chargé des effluves d’un carnage cendré.
Et dans son esprit marqué à jamais.
Le mage expira en retrouvant sa position initiale.
— Entendez-vous ? sourit Jasper, un index levé. Le chant des Khools !
Féoris dressa l’oreille et écouta, les yeux rivés sur le strygomorphe encore plus pâle qu’à la normale et au dos voûté. Aucun Affligé ne pouvait supporter le soleil sans répercussion, et pourtant, cet homme s’enjouait du son des centaines d’oiseaux. Il savourait cette symphonie de vie, ces notes aiguës puis plus graves, mais toujours mélodieuses.
— Nous serons bientôt à Kholoss, assura Yrilla.
Féoris ne trouva pas la force ou l’envie de se réjouir à son tour. Il imaginait très bien l’accueil qu’on lui réservait. Son retour \*chez lui\* s’accompagnerait de regards courroucés, de discussions enflammées, de la colère d’une femme empourprée. Des souvenirs qu’il trimballait, de son avis de recherche qui existait toujours. Il le pensait : la joie, il l’avait carbonisée avec tant d’autres. Si elle avait survécu, il ne la méritait plus. Ce jeune homme qu’il fut, qui se voulait juste et moral, était mort au moment où ses mains avaient vomi le feu sur d’autres.
— Souris un peu, renard ! Tu es vivant et plus intelligent qu’avant, lança la nécromancienne. Ne regarde plus derrière, regarde l’avenir. Elle seule te donnera les réponses que tu cherches, la punition que tu désires, et la récompense que tu mérites.
— Je ne mérite rien. Personne ne mérite quoi que ce soit, répliqua-t-il. Pas dans ce monde, pas dans cette vie. Peut-être dis-tu vrai, mon amie, mais je ne te crois pas. Je dois regarder devant, oui. Car je dois chercher ce que je désire, et prendre ce que je mérite.
Le silence lui répondit. Jasper posait sur lui un œil intéressé, Yrilla respirait avec calme.
— En attendant, le renard a besoin de retrouver sa tanière, ajouta-t-il. De manger jusqu’à exploser, de boire jusqu’à s’écrouler.
La nécromancienne émit un rire discret.
— J’espère que vous avez aussi faim et soif que moi, nous devons discuter d’un plan pour notre avenir.
— Je crains de ne pouvoir vous suivre, regretta Jasper.
— Vous le ferez. Vous le ferez, car je le veux et vous le méritez, trancha Féoris.
Et, sans cet homme, ce strygomorphe amical, comment pourrait-il jamais trouver une excuse aux massacres qu’il avait commis ? Comment pourrait-il répondre aux questions qui harcelaient son esprit, lui qui n’était rien d’autre que haine et regrets meurtris ? Qui, ou qu’était-il désormais ?
Combien de sang pouvait-on verser pour une seule âme ? Y aurait-il un jour quelqu’un, dans ce monde déchu, qui deviendrait autre chose que la somme de ses regrets ?
Était-ce cela, l’exception, un Homme qui vivait sans regret ?
Féoris regarda droit devant. Vers cet avenir incertain, vers l’unique repère qu’il lui restait, à travers le chemin qu’il s’était lui-même forgé. Car dans ce monde qu’il traversait comme une mélodie désaccordée, seule l’annihilation accompagnait ceux qui s’éloignaient du sentier.
Ainsi sonnait son élégie, pour lui, dont les regrets prenaient vie.