Déconnexion

Un récit de Christel237 publié sur Novelarium


Eudice se frotta les yeux encore une fois. Elle ne voyait rien. Elle se redressa en titubant et crut qu’elle allait vomir. Cette odeur ! Ce froid, qui s’engouffrait dans chacun de ses poumons, les meurtrissait à chaque goulée d’air avalée avec dégoût. Eudice ne comprenait rien. Hier, elle s’était endormie dans son lit, heureuse à l’idée de découvrir le cadeau préparé par son père pour ses seize ans « Tu verras, demain, tu auras la surprise de ta vie ». — Tu parles d’une surprise ! Un cauchemar oui ! Le noir était presque total. Les ombres étaient si intenses qu’Eudice peinait à en dessiner les contours. Cette sensation de vide, sans rien pour accrocher le regard, l’étouffait. Son corps tremblait de plus en plus. Le vent s’engouffrait par saccades sous ses vêtements, ajoutant des frissons supplémentaires. Son corps fragile se laissait malmener sans comprendre contre quoi il luttait. Réveillé dans un lieu totalement inconnu, sans la moindre explication. — PAPA ! PAPA ! MAMAN ! Aucune réponse. Elle continua à appeler jusqu’à s’écrouler au sol, aphone, la gorge douloureuse. De la bile remontait par saccades. Une humidité suspecte transperça son pantalon et ses doigts grattèrent une matière visqueuse. Elle les porta à ses narines et toussa. Cette odeur, elle l’avait déjà étudiée mais son cerveau refusait de lui donner un nom. Un hurlement inconnu la fit crier à nouveau. Ses mains se serrèrent sur sa poitrine et elle recula jusqu’à rencontrer un obstacle mystérieux. Elle hurla à nouveau sans se soucier de sa gorge en feu. Ses yeux roulèrent dans leur orbite, cherchant une échappatoire qu’ils ne pouvaient pas trouver. Ses cheveux étaient accrochés à des aspérités et des débris tombaient sur ses épaules. Danger. Ses ongles lacérèrent ses paumes. *Papa, pourquoi ?* Elle s’arracha du sol et chancela en avant, bras tendus, larmes acides. Rien. Le vide. La fille, qui riait hier, tremblait aujourd’hui. Fini le luxe, finie la vie facile. Il ne restait que le froid qui rongeait ses os. Une pauvre chose perdue. Après plusieurs minutes, Eudice s’efforça de calmer les battements désordonnés de son cœur. *Inspire ! Analyse !* Elle tenta d’oublier l’odeur désagréable et les bruits inconnus qui couvraient sa respiration haletante. Elle resserra ses bras sur son blouson. Au moins, l’avait-on habillée avant de l’abandonner là. Elle tourna sur elle-même, les bras écartés et sa main droite rencontra un tube. Doux, étonnamment soyeux. Elle s’approcha et une légère lueur descendant des étoiles lui permit de distinguer l’ombre d’un branchage. Son cerveau se remit en marche. Une forêt ! Tout se tenait : l’odeur, le bruit, cette noirceur qu’aucune intervention humaine ne pénétrait. Son pire cauchemar. La nature brute. Elle se laissa tomber à terre et sanglota jusqu’à épuisement. Elle s’éveilla en sursaut, le corps broyé par le froid, la bouche pâteuse, les yeux brûlants d’avoir trop pleuré. Pendant quelques secondes, elle crut que ce n’était qu’une mauvaise simulation. Il lui suffirait de cligner des paupières trois fois pour que l’interface se déverrouille et que l’assistant domotique demande d’une voix neutre : Qualité de votre expérience, Eudice ? Elle tenta. Rien. Les arbres se dressaient, plus visibles maintenant que les nuages avaient déserté le ciel. La réalité lui écrasait la poitrine. Elle était incapable de bouger et laissa la nuit s’effilocher lentement. Entre les troncs, un gris sale commençait à grignoter le noir. La matière visqueuse dans laquelle elle avait passé la majorité de la nuit n’était qu’un tapis de feuilles en décomposition mêlées à de la boue. Elle en était couverte. Elle ravala un sanglot. Cette saleté, cette puanteur… C’est alors qu’elle sentit un objet dans la poche de son blouson. Elle enfonça la main et sortit une boite au carton râpeux, décorée d’un dessin de flamme. Elle fronça les sourcils. *Allu… mettes ?* Le mot était familier. Un vieux truc étudié en histoire des techniques, un objet primitif pour produire du feu. Elle fit glisser le couvercle. A l’intérieur, des bâtons alignés, à la tête colorée. Ridicule. Obsolète. Inutile. Elle fouilla l’autre poche et sortit une enveloppe. La faible lueur de l’aube lui permit de distinguer son prénom. Une écriture familière. Elle la déchira d’une main tremblante. A l’intérieur, une feuille pliée en deux. Pas d’écran, pas de puce, pas de projection holographique. Juste du papier. Illisible avec si peu de lumière. — Mais c’est pas possible, comment il veut que je lise ce truc ? Elle soupesa la boîte dans sa main, regarda la flamme dessinée dessus. — Tu te fous de moi. Si je me brule, je te hais à vie ! Pourtant ses doigts glissèrent d’eux-mêmes sur un des bâtons. La leçon d’histoire ressurgit. Friction, surface rugueuse, réaction chimique. Elle donna un coup sec. Rien. Un deuxième, plus nerveux. Une gerbe d’étincelles jaillit, suivie d’une flamme minuscule. Elle sursauta, partagée entre terreur et excitation. Elle avait créé du feu. Elle approcha le papier. Les phrases apparurent, tremblantes au rythme de la flamme. *Eudice,* *Voici ton cadeau : une nuit seule, sans capteurs, sans filtres, sans technologies bêtifiantes. Une connexion à cette nature que tu n’as jamais voulu connaître, dans ce qu’elle a de beau et de dangereux. Tu as peur, tu as froid et tu vas devoir lutter contre ça. Tu vas me détester. C’est normal. Mais tu te souviendras.* *Tu vas devoir marcher. Suis le cours d’eau que tu entendras si tu écoutes vraiment. Il te mènera à une route pour rentrer à la maison. Sois forte.* *Une dernière chose : tu tiens dans ta main le feu. Tu le crois dangereux, imprévisible, primitif. Mais c’est lui qui t’a permis de me lire. N’oublie jamais que ce qui te fait peur est parfois ce dont tu as besoin pour avancer.* *Papa.* La brûlure la ramena à la réalité. Elle secoua ses doigts et éteignit l’allumette d’un geste rageur. Elle hésitait entre éclater de rire ou hurler de colère. *Un rite initiatique, rien que ça !* Elle relut une nouvelle fois la lettre mais, cette fois, à la lueur de la lumière grise du matin. Elle écouta, le papier serré contre sa poitrine. Elle n’entendait que les battements affolés de son cœur, puis un son se détacha. Un léger clapotis, quelque part, derrière les arbres. De l’eau. — D’accord, père. On va jouer à ton jeu de pervers. Elle fit un premier pas vers le bruit. Le sol était inégal, mou, plein de pièges. Elle trébucha, se rattrapa, trébucha encore. Son cœur battait toujours trop vite, ses mains tremblaient encore. Mais elle n’avançait plus à tâtons. Elle marcha longtemps et suivit le ruisseau qui zigzaguait au gré des obstacles rencontrés tandis que le jour se levait. Ses jambes la brûlaient. Exercice physique trop intense. Au bout de plusieurs heures, un bruit. Un moteur, quelqu’un ? Son cœur explosa de joie. Elle accéléra et déboucha sur… rien. Pas de route, pas de trace de pneus. Pas de signe extérieur d’une activité humaine. Juste une clairière. Au centre, un poteau planté dans le sol avec une plaque métallique : « PROJET DECONNEXION – Sujet 12 : phase 1 réussie ». Son souffle se bloqua. 12 ? Elle n’était pas la seule. Un craquement retentit derrière elle. La forêt n’était plus silencieuse et cette fois, ce n’était pas un animal. Elle le savait, d’un instinct qu’elle pensait perdu. Un autre sujet ou un observateur… Ami ? Ennemi ? Elle serra la boite d’allumettes dans sa main. Et pour la première fois depuis la veille, elle n’avait plus peur du feu.