Sur la corde raide

Un récit de Ludovic Wiart publié sur Novelarium


Ça ressemble à un sketch. Le genre de truc qui n’arrive que dans les séries. Je redemande à Jérémy pour être sûr de bien avoir saisi. — Donc, je résume. En mars Isa annonce du jour au lendemain à Marc qu’elle demande le divorce. Acquiescement silencieux de ce dernier. — Environ quoi, trois semaines plus tard, Hugo et Caro annoncent qu’ils se séparent d’un commun accord. On sait tous que ce n’était pas exactement le cas. Hugo ne bronche pas et continue de fixer sa bière. — Et là, tu es en train de nous dire que c’est fini entre Claire et toi, c’est bien ça ? J’ai mal maîtrisé ma voix sur la fin, des têtes se tournent vers nous. Il est encore tôt, on est les plus bruyants dans le bar. — Et les gosses, vous y avez pensé ? — Non, merde, t’as raison ! Bien vu vieux, on avait oublié les gamins, on est cons aussi… Ben oui on y a pensé. Claire dit même que c’est pour eux qu’elle fait ça. Je l’interroge du regard. — J’en sais rien, se défausse Jérémy. Des conneries du genre *ton style d’éducation est incompatible avec leurs objectifs de vie* ou je ne sais quoi. Elle trouve que je joue le papa cool et que je lui laisse le rôle du *bad cop* en permanence. — Ouais, ça ressemble étrangement à ce que m’avait sorti Caro à l’époque aussi. Désolé mec, c’est vraiment merdique, lâche Hugo accompagné d’un claquement de langue. Je laisse passer un instant avant de revenir à la charge. — Vous vous rendez compte qu’on ne peut plus parler de coïncidence à ce niveau-là, pas vrai ? Vos trois nanas bossent dans le même cabinet, il y a forcément un lien. — Ben elles sont psy, elles sont potes, elles parlent entre elles oui. C’est pas interdit. Jérémy donne l’air d’être complètement résigné. Monsieur tout-problème-a-une-solution a lâché l’affaire. — Elles surinterprètent peut-être des trucs ? Vous m’aviez pas dit que leur premier pourvoyeur de clients c’était les conseillers conjugaux ? À force de chercher la petite bête dans le couple des autres, elles n’ont peut-être plus le recul nécessaire envers le leur… — Possible, mais qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? Tu crois que si on convoque une *intervention* et qu’on leur dit *c’est bon les filles, on a compris, on pense que vous vous êtes juste monté le bourrichon entre vous* elles vont juste changer d’avis et nous reprendre en s’excusant platement ? C’est pas *How I Met Your Mother* Bastien, ça marche pas comme ça, lâche Marc en se calant dans le fond de son siège. — Et je crois pas qu’elles attendent qu’on revienne dans le tableau… Avant de me flanquer à la porte, Claire m’a raconté leur dernier *girls trip* en Crète. Caro a couché avec un moniteur de plongée apparemment, désolé Hugo. Et Isa aurait pas dit non d’après elle, si elle avait pas été complétement pétée. Virginie t’en a pas parlé ? m’interroge Jérémy. — Non, rétorqué-je, tentant de garder un maximum d’aplomb, mais elle ne me demande pas non plus de lui raconter tout ce que je fais avec vous…Putain, mais vous pouvez pas juste baisser les bras comme ça ! Claire et toi, vous êtes nos héros à Virginie et moi, notre couple référence ! Vous donniez l’air d’être amoureux comme aux premiers jours après dix ans de relation. — Onze, me corrige-t-il. — Dis donc, tu serais pas en train de baliser pour Virginie et toi ? relève Marc, perspicace. À mon tour de me retirer au fond de mon siège. Le groupe s’étiole petit à petit. Marc s’esquive le premier, il doit récupérer ses gosses à la première heure le lendemain matin, c’est son weekend. J’ai la désagréable impression que ma présence, Bastien le dernier des Mohicans de l’amour, les gêne aux entournures. Ils voudraient juste s’apitoyer sur leur sort, se rouler dans l’amertume et jouer à celui qui a le plus perdu, mais ça ne marche que si tout le monde est sur la même longueur d’onde. Je pourrais faire comprendre que j’ai capté le message et rentrer à la maison, mais la vérité, c’est que je n’ai pas envie d’affronter les questions de Virginie, pas tout de suite. Bientôt, c’est Hugo qui prétexte un truc à finir pour le taf et nous abandonne. Jérémy en est à sa quatrième pinte, je ne suis pas loin derrière. On reste silencieux un bon moment. Puis il pointe son doigt sur moi et me balance doctement : — Fais gaffe aux petits détails. Un jour tu laisses traîner un caleçon sale en sortant de la douche, tu crois que c’est rien, mais ça se trouve c’est ce qui la fera vriller pour de bon. Elle est bien Virginie, alors fais pas le con, ok ? Je doute que Claire l’ait foutu dehors pour une histoire de linge sale, mais je laisse filer, et je promets de faire de mon mieux. Les voir comme ça m’a secoué. Je crois que je préférais encore l’époque où j’étais le dernier célibataire du groupe et où ils insistaient pour me refiler toutes leurs techniques de drague bidon. Je décide de rentrer à pied, le métro me rapprocherait trop vite de l’interrogatoire. Les terrasses sont pleines. Si Virginie était là, je sais qu’elle me tannerait pour jouer à son jeu favori ; tenter de repérer parmi les gens attablés ceux dont c’est le premier *date*. Avec un peu de chance, elle sera déjà couchée. Non, Virginie m’ouvre la porte alors que je viens à peine d’introduire la clef dans la serrure. Je repense à Jérémy et je remplace illico ma mine renfrognée par un grand sourire de façade. — Tu devineras jamais la dernière, je lance. — Pour Claire et Jérém ? Je suis déjà au courant, mais je préférais que tu l’apprennes de sa bouche. Désolé chou. Il avait l’air de le prendre comment ? — Comme un gars qui se fait plaquer après onze ans de relation, et neuf de vie commune. — Je t’ai gardé une part de quiche si tu veux, tu n’as rien mangé, j’imagine ? — C’est pas de refus, dis-je en m’attablant. Elle s’installe en face de moi et me regarde savourer. — C’est pas taré, franchement ? Mes trois meilleurs potes, coup sur coup ? — C’est pas commun, j’imagine. Même si, à nos âges, on est peut-être plus aussi prêts au compromis ? Des trucs qui paraissaient insignifiants pris isolément, mais qui mis bout à bout ne passent plus. Je repense à Jérémy et son histoire de calbut. Je m’arrête tout d’un coup la fourchette en l’air et la bouche pleine : — Je viens de percuter, pour cet été, l’idée du road trip à quatre avec Claire et Jérémy, c’est mort du coup. On est déjà fin mai, faut pas qu’on traîne trop à se décider. Tu crois que les filles vont organiser un truc de leur côté ? — Non je crois pas, on était en Crète il y a même pas un mois. Et les garçons ? — Je crois pas non plus. On ferait mieux de chercher juste pour nous. Ça va faire bizarre, ça doit faire genre huit ans que je suis pas parti sans eux. Le lendemain matin, quand Virginie émerge, je suis à la tâche depuis près de deux heures. Le salon est rangé, le petit-déj presque prêt. — Coucou mon ange, bien dormi ? — Comme un loir, toi, par contre, on dirait que tu es debout depuis un moment, non ? — Ouais, j’arrivais plus à dormir. La bière sûrement. Tu veux un cappuccino ou un latte ? — Latte, s’il te plaît, au lait d’avoine. C’est quoi ? Elle désigne l’écran du PC. — Quelques idées pour les vacances. J’ai trouvé des choses sympas, pas hors de prix, je te montre ça après tes pancakes, ça va refroidir sinon. — Des pancakes ? Merci chou, c’est en quel honneur ? — Il faut que je te dise un truc. Deux semaines se sont écoulées depuis l’annonce de la rupture de Claire et Jérémy. Deux semaines pendant lesquelles j’avais été aux petits soins avec Virginie, tentant d’anticiper la moindre de ses envies. Un peu à la Mel Gibson dans *Ce que veulent les femmes*, version monogame. Je pensais donc naïvement être hors de danger. Une suée froide me prend la nuque. Ce n’est pas la température le problème, le temps est parfait pour déjeuner sur le balcon, ce qui doit arriver deux fois l’an à tout casser. J’avais même pris soin de me lever plus tôt pour évacuer le pigeon qui s’était explosé contre la fenêtre de la cuisine la veille, et nettoyer toute trace sanguinolente de l’accident avant que Virginie ne soit levée. Quand elle m’avait demandé hier soir de vérifier, j’avais prétendu que le piaf était sain et sauf et s’était renvolé. Je fais demi-tour, ferme la baie vitrée, repose les assiettes sales sur la table et m’assois. Je prends un air aussi détaché que possible. — Oui ? — Pour Isa, Caro et Claire, je crois que si elles ont décidé de mettre fin à leurs relations, c’est un peu à cause de moi… de nous en fait. Je respire un peu mieux, mais je ne comprends pas pour autant où Virginie veut en venir. — Je ne te suis pas. — Je n’ai pas fait ça consciemment, mais je crois que j’ai été un peu trop dithyrambique sur notre couple. — C’est-à-dire ? — Je sais pas… Par exemple, une fois, Isa m’a demandé comment ça se passait pour nous, sous la couette. Et j’ai été honnête, je lui ai dit que c’était l’éclate. Que des fois, on faisait ça dans d’autres endroits que sous la couette d’ailleurs, pour pimenter les choses. Rétrospectivement, je ne crois pas que c’est ce qu’elle voulait entendre. — Mais elle et Marc étaient ensemble depuis la fin du lycée ! Avec nos trois ans de relation à côté, on ne boxe pas dans la même catégorie. — C’est ce que je lui ai répondu, quand j’ai vu la tronche qu’elle tirait. Mais je sais pas, je peux pas m’ôter de l’esprit que c’est à partir de là que l’idée a germé dans sa tête. Et moi, comme une conne, j’ai continué avec mes « oh aujourd’hui Bastien m’a offert un bouquet de roses, juste comme ça, sans raison » ou « c’est rigolo, mais Bastien et moi on ne peut pas s’empêcher de se tenir la main quand on marche dans la rue ». — Tu te fais des films… — Je voudrais le croire. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser qu’à force de leur balancer notre bonheur à la figure, j’ai provoqué tout ça… Virginie contourne la table et vient poser ses fesses sur ma cuisse. Ses ischions me font souffrir, mais je n’en laisse rien paraître. Elle déteste quand je lui dis qu’elle a les fesses pointues. Elle me passe un bras autour du cou, je lui caresse le dos d’une main. En contrebas, une ambulance remonte la rue à pleine balle, sirène hurlante. Je viens de faire à mes étudiants le cours sur l’effet Doppler. Le son paraît plus aigu quand la source de bruit se rapproche de l’observateur, puis plus grave quand elle s’en éloigne. Une simple question de fronts d’ondes qui se concentrent ou s’étirent. Ça avait l’air de leur être passé largement au-dessus de la tête. — Remarque, reprend-elle une fois le calme revenu, pas très longtemps avant qu’Isa ne demande le divorce, elle nous a raconté une de leurs disputes. Elle avait reproché à Marc de ne jamais avoir un mot gentil pour elle. Et il n’avait rien trouvé de mieux à lui répondre qu’un compliment n’engage que celui qui y croit, ou un truc dans le genre. — Aïe. — Attends non, c’était encore plus tordu, ça me revient maintenant : « il faut seulement croire aux compliments que je ne te fais pas ». — Tu vois, il n’avait pas besoin de toi pour foutre son couple en l’air tout seul, comme un grand. — Ouais, peut-être… Dis-moi, chou, tu m’en veux ? — De raconter au monde à quel point on s’aime ? Terriblement. — T’es sûr ? Parce que Caro m’a recommandé un super conseiller conjugal si on a besoin.