Stimuli

Un récit de Ludovic Wiart publié sur Novelarium


[center]*C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar…*[/center] « Non, là, tu vas encore me parler de la fille. Je commence à te connaître. Ça fait une semaine que tu me baratines avec la servante. Je t’ai dit, ce qui m’intéresse, c’est la déesse Tanit, et sa statue. » [center]*Tanit… oui… oui… je me souviens. Je n’étais encore qu’un petit garçon quand ma mère m’a fait entrer dans l’ordre des eunuques… C’était un grand honneur pour ma famille. Elle avait bien remarqué l’effet que produisaient sur moi, à chaque fois que l’on visitait le temple, le haut bonnet des prêtres, leurs robes blanches à franges rouges. Je me faisais une joie de rejoindre cet ordre prestigieux, d’autant que je n’avais pas une très bonne compréhension à l’époque de ce que signifiait le terme d’eunuque…*[/center] « C’est passionnant, Zakar, je pourrais passer des heures à t’écouter, l’interrompt Nathan. Te souviens-tu de ce que tu faisais, juste avant de t’endormir ? » Nathan se lève et balance son casque dans un coin. Je suis habituée à ces manifestations d’agacement. Il faut de la patience pour manœuvrer un organoïde cérébral. Cela nécessite de laisser remonter à la surface quantité de souvenirs insignifiants pour des chasseurs de trésors comme nous. Tout notre boulot est d’identifier les quelques bribes d’informations pertinentes. Nathan devrait se réjouir. Le simple fait d’avoir réussi à cultiver un organoïde viable à partir de la moelle épinière d’un bonhomme décédé depuis plus de deux mille trois cents ans était une prouesse en soi. Cela tenait beaucoup à son état de conservation exceptionnel, que certains attribuaient à la méditation. Le précédent record, dont s’était vantée l’équipe de Joe Burlows quand ils étaient sur la piste du trésor d’Alaric Ier, concernait une femme morte depuis un peu moins de mille sept cents ans. Lorsque les premiers organoïdes cérébraux avaient été assemblés au début du siècle dernier, ils avaient suscité un grand engouement. Moins gourmands en énergie et plus réactifs que des puces en silicium, il n’en fallait pas plus pour que des startups se lancent sur ce créneau. Quand deux organoïdes avaient appris à jouer à Pong, les investisseurs avaient cru tenir la poule aux œufs d’or. Mais la vague était vite retombée devant les difficultés pratiques inhérentes à l’utilisation d’organismes vivants pour la réalisation d’un cluster. Malgré les dénégations publiques répétées de ces précurseurs, qui repoussaient absolument l’idée qu’une quelconque conscience puisse habiter ces cellules, il s’était quand même trouvé un chercheur pour pousser les tests plus loin dans ce domaine. Il doit profiter d’une retraite dorée à l’heure qu’il est, au prix où il avait revendu sa recette miracle à des gens comme Burlows et Marco. Alors certes, notre eunuque radote un peu, mais, pour une scientifique comme moi, le contrat est déjà rempli. Quand je le fais remarquer à Nathan, il n’est pas du même avis : « Tu plaisantes, pas vrai ? Vas-y, va voir Marco pour lui annoncer, la bouche en cœur, que tu penses avoir fait du bon boulot. Et filme la scène, s’il te plaît, je voudrais profiter de ce grand moment. » Il tient la pose un moment, la main sur la poignée de la porte, me mettant au défi. Comme je n’esquisse pas le moindre geste, il reprend : « Non, parce que moi, la dernière fois, ce que j’ai entendu de la bouche de Marco, c’était plutôt du genre : on a investi quasiment la moitié de notre trésorerie pour acquérir un morceau de ce macchabée momifié, on n’est certainement pas les seuls sur le coup, et si on n’arrive rien à en tirer très très rapidement, on va se faire rattraper par des problématiques plus terre-à-terre. Comme : lequel de nous deux est de trop… » Si on en arrivait à ce genre d’extrémité, je comprendrais qu’il balise. Les docteurs en biologie cellulaire avec assez peu de scrupule et d’éthique pour jouer les chasseurs de trésor, ça ne courrait pas les rues. Alors qu’un type dans son genre, Marco pouvait en trouver quand ça lui chantait. Mais j’aimais bien Nathan. Il était plutôt mignon dans son genre. Surtout quand il s’agitait, comme maintenant. « Tu ne veux pas jeter un œil à sa réponse ? suggéré-je après avoir parcouru des yeux mon moniteur. J’ai l’impression qu’il ne veut pas que tu perdes ta place non plus. » Nathan regagne son poste en hâte et prend connaissance du message. [center]*Je veillais sur la déesse, comme tous les autres prêtres. Sur son char d’ivoire, elle éclairait de son front toute la salle. La Rabbet suprême, l’Omniféconde, la dernière inventée.*[/center] « Oui, OK, il nous parle enfin de Tanit, mais on n’est pas plus avancés que ça. — Elle éclairait de son front toute la salle… Faut te faire un dessin ? Aux dernières nouvelles, ils n’avaient pas encore installé l’électricité, il y a deux mille trois cents ans. Je crois qu’il nous parle du diamant. On est sur la bonne piste. » Un sourire naît puis s’épanouit sur le visage de Nathan. Il laisse passer quelques secondes, pour que l’excitation ne transparaisse pas dans ses propos, remet son casque, puis appuie sur le bouton pour établir la communication. « Absolument, c’est bien elle dont il s’agit… la Rabbet suprême. Ma collègue et moi, on aimerait beaucoup se recueillir, mais on ne se souvient plus du chemin. Lorsque vous avez appris que les Mercenaires encerclaient la ville, vous avez peut-être décidé de la déplacer en lieu sûr ? » [center]*Les Mercenaires… Juste une bande de barbares, oui. Il fallait voir comment ils la dévoraient du regard le soir du banquet. Si le général avait été là, il n’aurait certainement pas laissé faire. Sa fille…*[/center] « Et allez, il est reparti avec sa fixation. » Il consulte son bracelet tactile. « Bon, j’en ai ma claque pour aujourd’hui. Et toi ? — Tu peux partir, t’inquiète, je vais faire la fermeture. » Je ne suis attendue nulle part, et l’idée de retrouver ma minuscule chambre sans fenêtre me déprime. Ici non plus, il n’y a pas d’ouverture sur l’extérieur, mais la lumière crue des lampes positionnées sur le pourtour de la salle ne laisse pas un seul recoin d’ombre, et je trouve ça rassurant. Nathan ne se l’est pas fait dire deux fois. Il a attrapé sa veste et a mis les voiles. Je ne sais pas pourquoi je trouve les organoïdes cérébraux si fascinants. Ma mère m’interdit toujours d’en parler quand je rentre à la maison. Elle ne sait pas à quoi ils ressemblent, mais à leur simple évocation, elle est prise de nausées. Je soupçonne qu’ils tirent leur mauvaise réputation de leur nom. Les gens s’imaginent des cerveaux flottants dans du formol. Les organoïdes, et les organoïdes cérébraux en particulier, sont très sensibles aux conditions de leur environnement. Un pH légèrement trop acide, une dérive thermique à cause d’une panne de courant, un virus qui serait passé entre les mailles du filet peuvent être fatals à ces petits amas de neurones de la taille d’une tête d’épingle. Par précaution, j’en cultive donc toujours plusieurs à partir de la même souche, même si un seul suffit en théorie pour l’« *interrogatoire »*. Alors que je viens de donner aux sept organoïdes leur ration de nutriments et que je m’apprête, sans enthousiasme, à rentrer chez moi, une idée me vient. Et si, au lieu de s’escrimer à obtenir de Zakar les informations dont nous avions besoin pour localiser la pierre, je laissais Zakar lui-même faire le boulot ? Rien de plus simple. Je raccorde à l’organoïde avec lequel on dialogue depuis une semaine – par électrodes interposées – cinq autres organoïdes. Avec cette architecture en étoile de mer, chacun d’entre eux peut envoyer des signaux électriques vers l’organoïde central. Je me demande comment je n’y avais pas pensé plus tôt. Après un dernier regard circulaire, j’éteins la lumière et referme la porte derrière moi. [center]\*[/center] Quand je pénètre dans le labo le lendemain, Nathan est déjà là. C’est plutôt moi qui suis en retard que lui en avance. Des rêves étranges ont troublé mon sommeil, que j’ai rattrapé sur le matin. Il me salue et reporte son attention sur son moniteur. « Je ne sais pas ce que tu lui as filé à manger hier soir, mais il a été bavard cette nuit. » Il fait défiler des pages et des pages de texte et émet un sifflement approbateur. « Pas sûr qu’il y ait quoi que ce soit d’exploitable pour nous là-dedans, mais il a tout déballé en tout cas. » Je me penche par-dessus son épaule. Ça a donc marché. Ça a l’air assez décousu comme ça, mais peut-être que l’information que l’on recherche se cache au milieu. Je m’arrête sur un détail. L’heure inscrite à côté des retranscriptions ne varie pas d’une ligne à l’autre. « Tu peux vérifier l’heure de la première et de la dernière entrée, s’il te plaît ? — Oui… Voyons voir : la première date d’hier soir à 21 h 34 ; la dernière est à… 21 h 38. » Je me redresse et me dirige vers les cuves stériles de mes organoïdes. « Combien d’entrées au total ? — Dix… non il doit y avoir une erreur, répond Nathan en pianotant sur son clavier. — Combien ? — Plus de dix-huit millions, si j’en crois l’ordinateur. — Je ne crois pas que ce soit une erreur. » La cuve centrale est toute rose. Sous le déluge de sollicitations des organoïdes périphériques, les neurones du sujet principal ont littéralement explosé. Probablement les quatre minutes les plus longues de l’histoire de la conscience humaine. Torturé par cinq versions de soi-même. Je me mets à trembler de manière incontrôlée. [center]\*[/center] Cela fait près d’un an que j’ai claqué la porte du labo. Il faut croire que je n’avais pas les tripes pour faire chasseuse de trésors. Après le désastre de l’étoile de mer, je me suis réfugiée chez ma mère quelque temps. Elle a été compréhensive, mais ne voyant pas mon état s’améliorer, elle a fini par gentiment me faire comprendre de me trouver une occupation. J’ai donc fait comme tous les scientifiques surdiplômés qui se savent inadaptés à la vie en entreprise : j’ai repris des études. La cytochimie n’était pas mon premier choix, mais c’est tout ce qu’il restait lorsque je me suis préoccupée de mon inscription. Avec son costume à la mode et son sourire d’une blancheur immaculée, j’ai mis un moment avant de reconnaître Marco sous ses habits de startuper venu pitcher son concept aux étudiants. Il demande qu’on abaisse la luminosité dans l’amphi et lance sa présentation. Je n’écoute que d’une oreille, je bloque sur le logo de la société ; une étoile de mer. « … et c’est donc exactement le principe que nous utilisons chez Neural Impulse. À la différence des expériences précédentes – quelque peu décevantes, il faut bien l’avouer – d’ordinateur biologique, nous ne nous contentons pas de placer un grand nombre d’organoïdes cérébraux en parallèle pour augmenter la puissance de calcul. Nous utilisons les organoïdes cérébraux supplémentaires pour activer – démultiplier – les capacités d’un unique individu, qui possède la connaissance de toutes les données du problème. Nos tests montrent que l’on peut atteindre de cette façon des pics de l’ordre… » Je vais me sentir mal. Une fille devant moi lève la main. Je n’arrive pas à me concentrer sur ce qu’elle dit, ma vue se brouille, j’ai très chaud. « C’est une excellente question. En effet, on ne peut maintenir indéfiniment un amas de neurones à un tel niveau d’activité. En tout cas pas encore. C’est pour cela que nous avons besoin des meilleurs spécialistes en cytochimie pour nous aider à maturer le concept en vue d’une exploitation commerciale. » Je me faufile jusqu’au bout du rang, en essayant de ne pas attirer l’attention sur moi. J’écrase un pied au passage et m’excuse. La sortie n’est qu’à quelques mètres de moi. « Pourquoi une étoile de mer ? Deux raisons. Tout d’abord, ça rappelle la forme d’un neurone, n’est-ce pas ? Et puis cela fait aussi référence à la manière dont la première mise en suractivité d’un organoïde cérébral a été découverte. Comme souvent pour les grandes inventions, de manière fortuite. À l’époque, on n’avait connecté que cinq organoïdes périphériques à un individu central. Aujourd’hui, grâce à la miniaturisation des électrodes, on en est déjà à plus de mille. Ça ressemble plus à la voute céleste qu’à une étoile de mer. Voilà, j’en ai terminé. J’espère vous avoir convaincu de l’importance de ce que l’on fait chez Neural Impulse. N’hésitez pas à m’écrire ou à passer me voir après la conférence, je me ferai un plaisir de vous en dire plus. Oh et j’allais oublier ! Nous sommes toujours à la recherche d’échantillons de cellules souches. C’est notre matière première, et sans elle, nous ne sommes rien. Donc, si votre maman a fait congeler votre cordon ombilical ou celui de votre petit frère, ça nous intéresse, et on est prêts à payer pour ça. » Je quitte l’amphi juste avant que la standing ovation ne débute.