Dis-moi que tu me détestes

Un récit de Ludovic Wiart publié sur Novelarium


— Merci Jennifer pour ce reportage très éclairant. Les industriels de l’agroalimentaire sont vraiment sans scrupules. On va maintenant clôturer la matinale avec Laetitia, qui vient nous parler d’une découverte tout à fait étonnante. Bonjour Laetitia ! — Bonjour Guillaume ! Avez-vous déjà remarqué à quel point les choses auxquelles on tient finissent toujours par finir ébréchées, déchirées, irrémédiablement tâchées ? Et comment celles dont on n’a rien à faire, en revanche, survivent à tout ? Il manque plusieurs assiettes au joli service en porcelaine de votre mariage, alors que les bols orange dont la tante Jacqueline vous avait fait don avant de monter à la capitale font de la résistance. Votre petit haut préféré a rétréci au sèche-linge, alors que cette chemisette ignoble que votre mari possédait déjà quand vous vous êtes rencontrés continue de vous narguer ? — Je vois exactement de quoi vous voulez parler, Laetitia. Ma belle-mère nous a offert une sculpture en argile de sa création il y a une dizaine d’années. Je l’ai placée à portée de main des enfants quand ils étaient petits, et elle a fini par terre à plusieurs reprises, mais rien n’y fait ; cette horreur est indestructible. — Tout à fait Guillaume. Eh bien, si je vous disais qu’une équipe de chercheurs du prestigieux MIT a trouvé une explication tout à fait rationnelle à ce phénomène ? Comme souvent en science, il s’agit d’une découverte fortuite. Tout est parti d’une étude visant à démystifier une bonne fois pour toutes les préceptes feng shui. Vous savez, il s’agit de cet art millénaire chinois qui prétend dicter l’aménagement intérieur de nos habitations. Les chercheurs ont mis au point un rigoureux protocole analysant sur toutes les fréquences et longueurs d’onde possibles une pièce dont la disposition des éléments était modifiée de manière incrémentale, afin de déterminer si telle configuration – le canapé face à la porte, le miroir à proximité du lit - était plus ou moins avantageuse qu’une autre. Ils ont d’abord mené une campagne de mesure sans occupants, puis ont reproduit l’expérience avec un couple de volontaires qui ont accepté de ne pas quitter ce studio pendant une semaine. — Je ne savais pas que ça existait. Moi qui ne trouve jamais le temps de lire, ça me plairait bien. Vous me préviendrez s’ils cherchent d’autres volontaires ? — Je n’y manquerai pas Guillaume. Si le moins que l’on puisse dire est que le Qi – l’énergie vitale dont le feng shui prétend améliorer la circulation – a échappé à toute mesure, les chercheurs ont mis le doigt sur une propriété surprenante. Lors de la deuxième campagne, en présence des occupants, une catégorie d’appareils de haute précision, les spectromètres, ont décelé au bout de quelques jours une modification de la « charge » de certains objets. Après avoir interrogé les volontaires, ils ont constaté que les objets dont le spectre dérivait vers le bleu étaient des objets qui déplaisaient aux occupants, alors que ceux auxquels ils attribuaient une quelconque valeur tiraient vers le rouge. Et que plus le temps passait, plus la charge de ces objets augmentait. — C’est étonnant en effet, mais est-ce que cela a la moindre application pratique ? — C’est précisément ce que les chercheurs se sont ensuite attelé à déterminer Guillaume. Ce qui ne fut pas des plus simple. En effet, alors que l’effet semble perdurer sans limites de temps tant que l’objet ne change pas de « propriétaire », il est en quelque sorte « réinitialisé » une fois qu’il change de main. Mais cela n’a pas arrêté les chercheurs du MIT pour autant. Ils ont confié à leurs techniciens la mission de charger eux-mêmes les échantillons. Et cela a permis de mettre en évidence plusieurs propriétés intéressantes en les soumettant à tous les tests possibles et imaginables. Tests mécaniques de résistance à la traction, aux chocs. Tous ont confirmé qu’un objet dont la signature spectrale tire vers le rouge – du fait de l’importance que son dernier propriétaire lui accorde – est plus fragile. À partir de deux échantillons absolument identiques, les techniciens ont été en mesure de multiplier ou au contraire diviser par deux sa résistance initiale après les avoir « dénigrés » ou bien « flattés » plus d’une semaine. — Impressionnant ! On imagine aisément les applications industrielles, à condition de trouver un moyen de répliquer artificiellement le processus et surtout de pouvoir le stabiliser. On imagine sans mal ce qu’il adviendrait d’un avion utilisant deux fois moins de ce métal chargé si les passagers décident en plein vol qu’ils *adorent* voyager sur cet appareil. — Absolument Guillaume. C’est ce sur quoi se sont en partie concentrées leurs recherches depuis la rédaction de l’article scientifique qui vient d’être publié et dont je vous rapporte le contenu ce matin. — Et cela ne fonctionne que sur les objets inanimés ? — C’est le deuxième volet de leurs récents travaux. Vous connaissez l’adage « Les meilleurs partent toujours les premiers » ? Eh bien figurez-vous qu’il pourrait avoir plus qu’un fond de vérité. En collaboration avec l’Université John Hopkins, la même équipe de chercheurs a mené de premières expériences sur des souris de laboratoire. Et il en ressort en effet une propension plus grande à la maladie chez les sujets les plus choyés. Il faudra attendre les résultats finaux d’une étude de plus grande ampleur pour confirmer ces résultats préliminaires, mais les implications pourraient bien être considérables. — Fascinant. Vous voyez Belle-Maman, inconsciemment, je devais déjà en avoir l’intuition. Depuis tout ce temps, votre santé était ma première préoccupation ! Merci beaucoup Laetitia. Enfin, je veux dire, qu’est-ce que c’était que cette chronique ? Sortez de ce plateau et qu’on ne vous y revoit plus de sitôt ! Ça risque de demander un certain temps d’adaptation cette histoire... Quant à vous, chers téléspectateurs, eh bien je ne vous souhaite donc *pas* une bonne journée sur nos antennes.