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Un récit de Ludovic Wiart publié sur Novelarium


La nuit a laissé des traces ; la lassitude remplacé l’enthousiasme des premiers temps. La pluie et le froid précoce semblent avoir pris le parti des forces de l’ordre dans cette guerre d’usure. Mais pour l’instant, comme depuis ces douze dernières semaines, ça tient. Gérard raccroche. Si le *briefing* du matin n’a, comme souvent, pas apporté d’information décisive, il permet de renforcer la cohésion du groupe ; de se rappeler pourquoi on passe ses journées et ses nuits perché à des dizaines de mètres au-dessus du sol. Les dix minutes suivantes sont dédiées à la recharge de son téléphone, de sa tablette et de sa machine à café expresso portable à l’aide de sa radio dynamo. Cela fait partie des *tips* de la formation reçue à Grenoble. Apprendre à combattre l’adversaire dans son bastion, avec ses propres armes ; l’ironie de la situation n’avait échappé à personne, mais la sauvegarde du quartier d’affaires de la Défense était en jeu. Comparé aux accrobranchistes du parc Paul Mistral, camper sur les nacelles mobiles des laveurs de carreaux apportait un confort certain. Mais beaucoup de leurs techniques restaient transposables aux tours de béton, d’acier et de verre. Gérard se rase puis fait l’inventaire de ses vivres. Il arrive au bout de ses capsules de café. Il rajoutera ça à sa liste pour le prochain ravitaillement quand il écrira à Viviane tout à l’heure. Son col roulé en alpaga et mohair aussi. Ça ne sera pas de trop avec ces températures. Puis il s’attaque à ce qu’il a tourné et retourné dans sa tête toute la nuit ; la motion de défiance qu’il compte déposer à l’encontre de Christian. Le fait d’être positionné sur la plus haute tour ne lui donne pas automatiquement le *lead*. Ancien PDG du secteur des transports retraité depuis plus de dix ans, il était à l’en croire de toutes les luttes capitalistes. Le chenu septuagénaire n’était en rien entamé par la rudesse des conditions de vie le long de la paroi vitrée verticale. Au contraire, il semblait tirer son énergie de ces situations désespérées. Il faudrait la jouer serré pour le débrancher lors de la prochaine AG. La veille, ils avaient remercié l’un des membres fondateurs du mouvement. Celui-ci avait été trahi par son arrière-plan fixe lors des *calls*, alors que tous savaient que les oscillations étaient incessantes sur les nacelles. Il avait protesté, alléguant une toux persistante et la recommandation de son médecin de lever le pied. Pas de quoi attendrir les patrons : avec leurs collaborateurs, ils étaient vaccinés aux excuses bidon. Des rumeurs parlent d’un assaut imminent en rappel par le peloton de gendarmerie de haute montagne pour tenter de les déloger. Mais Gérard ne sait pas quel crédit y accorder. Le dialogue est encore ouvert avec le médiateur dépêché par le gouvernement. Même si sa position n’a guère évolué : les tours seront rasées pour recréer la zone humide originelle. Bien sûr, il reste toujours l’infime espoir que la procédure de classement au patrimoine mondial de l’UNESCO aboutisse…