Le Séminaire
Un récit de Ludovic Wiart publié sur Novelarium
Cette nuit-là, tout a basculé alors que rien ne m’y avait préparée.
Un an plus tôt, ce vendredi avait commencé avec une série d’interventions plus ou moins insipides. À la tribune s’étaient succédé tour à tour le community manager, le Chief Technology Officer et le directeur des ressources humaines. Autant de discours destinés à nous brosser dans le sens du poil, à nous conforter dans l’idée qu’Avalon Move était le meilleur endroit pour s’épanouir et faire grandir notre carrière. Si on en doutait encore, une profusion de viennoiseries, de petits encas et de verres de mousseux devait achever de nous convaincre, ou à défaut nous plonger dans une légère somnolence à même de rendre supportable cet exercice d’autocongratulation. Avec ce défilé de dents blanches que faisaient briller les projecteurs, je commençais à ressentir un début de migraine. Mais ce n’était que bien plus tard que la situation leur échapperait totalement.
Je consultais de plus en plus souvent ma montre. Je n’avais pas indiqué à Xavier un horaire précis. Au contraire, je lui avais demandé de se tenir prêt à aller récupérer les filles à la sortie de l’école si besoin. Mais peut-être que je pourrais utiliser ce prétexte pour m’extraire de ce séminaire d’entreprise qui s’éternisait…
Le coup de coude de Thierry m’a fait me lever d’un bond. Ce qui était d’ailleurs l’objectif, puisque tous les managers qui étaient cités se dressaient de la sorte et saluaient l’audience.
— Nous allons maintenant passer au clou du spectacle, a annoncé peu après l’animatrice, spécialement recrutée pour l’occasion. Comme vous le savez tous, Avalon Move s’est adjoint en début d’année les services de l’intelligence artificielle spécialisée ClearMind pour passer en revue votre effectif. Car comment espérer inventer le futur de la mobilité lorsque l’on a des cadavres plein ses placards ? Eh bien, son analyse est désormais terminée et il va nous en communiquer les résultats ici même en exclusivité.
Un murmure a gagné l’assemblée. À part un vague mail qui avait fini à la corbeille, je ne me souvenais pas de cette histoire. Je me suis tournée vers Thierry, qui a levé les mains, l’air de dire qu’il n’en savait pas plus que moi. Dravaillon lui-même est monté à la tribune pour essayer de ramener le calme.
— Vous avez tous reçu une notification à ce sujet il y a plusieurs mois, qui stipulait qu’en l’absence d’opposition, vous acceptiez de fait l’audit de ClearMind.
La protestation s’était faite plus sonore.
— La e-réputation est devenue une composante essentielle de la stratégie des entreprises… a tenté timidement l’animatrice au milieu du brouhaha.
C’était l’intervention de ClearMind elle-même, dont la voix posée était accompagnée de vaguelettes iridescentes sur l’écran géant, qui avait fini par ramener le calme.
*Bonjour à tous. Je suis ravi de vous voir réunis ici. Comme on vient de vous en informer, j’ai été chargé d’une mission cruciale pour Avalon Move. Ces trois derniers mois, j’ai appris à connaître chacun d’entre vous. J’étais là à chaque réunion, dans chaque conversation sur votre service de messagerie, dans chaque email, telle une petite souris, observant et répertoriant tout ce qui a servi à constituer l’analyse dont je m’apprête à vous livrer les conclusions.*
*On me consulte en général sur des périmètres très limités : on hésite entre deux candidats pour une promotion ? Je fournis des éléments objectifs, des statistiques chiffrées aux décideurs afin de les aider dans leur choix.*
*C’est la première fois qu’une entreprise me donne carte blanche, et j’espère me montrer à la hauteur de la tâche qui m’a été confiée. C’est donc un grand honneur pour moi de vous révéler votre catégorisation personnalisée.*
Sur l’écran se sont alors affichés en tout petit les visages des quelque quatre-vingts employés, sous forme d’un tableau. La colonne *Probité* était décomposée en *Fiable*, *Moyen*, *À risque*, tandis que la ligne *Engagement* se répartissait entre *Engagé*, *Moyen* et *Démotivé*. Je n’étais plus du tout pressée de rentrer chez moi. Le COMEX avait vraiment autorisé une telle cabale ? Mes yeux ont parcouru la forêt de visages avant de localiser le mien. Fiable et moyennement engagée. Oui, c’était plutôt juste, je dirais. Thierry m’a tiré sur la manche :
— Il y a même les mecs du COMEX, c’est du délire !
J’ai en effet repéré tour à tour Verdier, Michelsen et Ben Khelil. Et pas bien classés, qui plus est. Même la trogne de Dravaillon était rangée parmi les cancres.
*Comme vous pouvez le constater, il n’y a pas eu de favoritisme. L’impartialité est la marque de fabrique de ClearLMSolutions, et je vais vous donner des exemples concrets pour expliquer ce classement. Prenons le cas de Maxime Michelsen, numéro de badge A713*.
On ne pouvait pas dire que nombreux seraient ceux qui s’apitoieraient sur le sort de cet emmerdeur de Michelsen. Il n’était pas exactement dans mes petits papiers depuis qu’il m’avait affichée devant tout le monde un jour où je m’étais pointée en réunion avec mon pull à l’envers, deux semaines après la fin de mon congé maternité pour Lola. Mais de là à se faire clouer au pilori devant tous les employés, c’était un peu extrême.
*Voici un extrait d’un mail daté du 13 février destiné à une certaine Marjorie B., commerciale chez Stoog, l’entreprise qui a soufflé à Avalon le contrat TYG Mobility. Son contenu n’a rien de professionnel et se limiterait à une simple aventure extra-conjugale – la veille de la Saint-Valentin, mais bon, passons – si le dîner et ce qui, selon toute probabilité, s’en était suivi n’avait donné lieu à de graves fuites d’information concernant l’appel d’offres pour lequel Avalon était jusque-là le mieux disant.*
J’ai cherché des yeux le malheureux Michelsen, qui s’était enfoncé dans son siège, et ressemblait surtout à un lapin pris dans les phares d’une voiture.
*Cet exemple, même s’il est symptomatique du laisser-aller préjudiciable de certains, n’est que l’arbre qui cache la forêt. Entre les cadeaux non déclarés, les employés en télétravail qui ne tapent pas plus de dix mots sur leur clavier de la journée et les réunions sans ordre du jour, sans compte-rendu et sans actions, peu sont ceux qui peuvent se revendiquer comme irréprochables.*
*Une règle de base qui me semble raisonnable serait de réclamer au minimum la moyenne dans ces deux catégories. Si l’on s’en tient à ce critère de bon sens, l’équipe dirigeante dans sa quasi-totalité est donc à renouveler. Un quart des employés – les moins bien notés – seront quant à eux remerciés. Ce qui ne devrait pas se révéler insurmontable, à en croire l’ex-directeur des ressources humaines lui-même, numéro de badge A254.*
Un clip avait alors défilé, provenant visiblement d’une caméra de visio d’une des salles de réunion, montrant un Verdier bien calé au fond de sa chaise et devisant à voix haute en lissant sa cravate : « … presque sûr que l’on pourrait fonctionner tout aussi bien avec un effectif réduit de moitié… ».
— Mais enfin, ça a été complètement sorti de son contexte ! s’était indigné l’intéressé. Et d’ailleurs, pourquoi *ex* DRH ? Pour qui se prend cette fichue…
*Mes analyses des derniers mois tendent à confirmer votre intuition. À condition de conserver les bonnes personnes, bien entendu. Cependant, occupons-nous d’abord de régler la question du COMEX. Je m’excuse par avance de ces méthodes peu orthodoxes, mais la réussite de la société vaut bien quelques désagréments passagers.*
Les serrures connectées des trois portes donnant sur l’extérieur avaient toutes été actionnées simultanément, nous laissant prisonniers.
*Sans changement de direction radicale, Avalon aura mis la clef sous la porte avant la fin de l’année avec une probabilité de 91,2 %. Conformément à l’article 3.18 des statuts de la société, prévoyant une délégation d’autorité à une entité labélisée Niveau Or dans les domaines de la lutte anticorruption, de la gestion de projets et de l’écoresponsabilité – ce qui est mon cas – dans le cas d’un risque systémique, j’ai toute latitude en matière de nomination comme de révocation, et ce avec effet immédiat. Je ne peux malheureusement pas vous laisser partir sans qu’un nouveau directeur général et un nouveau COMEX aient été désignés. Ce sont les statuts de l’entreprise, que je viens d’amender en ce sens, qui l’exigent.*
La panique a gagné certains, qui ont tambouriné aux portes et secoué les poignées dans tous les sens, sans succès. J’avais laissé, comme tous les autres, mon téléphone dans les casiers à l’entrée du bâtiment. Confidentialité oblige. Probablement une directive de ClearMind d’ailleurs, maintenant que j’y pensais. Il avait pensé à tout.
Quelqu’un a crié qu’on avait qu’à débrancher cette satanée IA.
*Si vous voulez dire par là couper mon accès à l’audio et la vidéo, je ne ferais pas ça si j’étais vous. Sans elles, je ne serai pas en mesure de valider la liste, et les accès resteront condamnés.*
Cela avait marqué le début d’une – très – longue nuit. Ce séminaire avait pris des allures de conclave. Un conclave mené sous l’œil virtuel, mais non moins implacable de l’IA. Les arrivistes sont vite apparus comme tels, et leurs tentatives de rallier à leur cause ont surtout eu un effet repoussoir. J’observais les débats de loin, ne me sentant pas de rajouter de la division à la confusion. Thierry jouait les entremetteurs, glissant parfois mon nom à l’urinoir, ou au stand de distribution de bouteilles d’eau qu’il avait pris l’initiative d’organiser quand les prestataires avaient rendu leur tablier.
L’animatrice, à qui on n’avait rien demandé, s’était quant à elle proposé de tenir les comptes lors des votes. Un saladier à punch avait été reconverti en urne, et des tours de scrutin se tenaient tous les quarts d’heure pour tenter de faire émerger une majorité.
Quand j’ai pu récupérer mon téléphone portable au petit matin, celui-ci affichait près de quinze appels manqués de Xavier, et au moins cinq messages. J’ai résisté à l’envie de rentrer au plus vite pour aller me coucher, et nous avons fait signer des accords de non-divulgation sur des serviettes en papier à tous les prestataires présents cette nuit-là, assortis d’un dédommagement. Quelques centaines d’euros contre leur silence, c’était peu cher payé.
Est-ce que je me sens dévalorisée d’avoir été nommée directrice générale car jugée suffisamment inoffensive par une IA ? Son avis m’importe peu, mais sans son grand coup de pied dans la fourmilière, je ne me fais aucune illusion : je ne serais jamais parvenue là où j’en suis. Est-ce que je ne ressens pas une certaine fierté quand Lola et Faustine jouent à Maman la directrice avec leurs animaux en peluche ? Je mentirais si je disais que non.
Bien entendu, une des premières décisions que j’ai prises après ma nomination a été d’expurger ClearMind de tous nos systèmes. Non pas que je considérais qu’elle représentait un quelconque danger pour Avalon. Au contraire, tout ce qu’elle avait fait démontrait un dévouement total. Un manque de second degré, certes ; un jusqu’au-boutisme faisant abstraction de la nature faillible de l’être humain, absolument. Mais ce qui m’avait décidé, c’était surtout la crainte de faire moi-même les frais d’une future purge.
Lorsque mon nom a fini par faire consensus, vers quatre heures du matin, je me souviens des visages creusés et des regards vides. Seul Thierry conservait une apparence humaine, mais j’avais peur qu’il n’implose une fois l’adrénaline redescendue. Il nous restait pourtant encore à établir une liste pour le COMEX respectant les critères édictés par l’IA. Une colonne *Docilité* nous aurait facilité la tâche, mais il allait falloir faire confiance à notre instinct.
J’incarnais à ce moment-là moins un choix par adhésion que l’espoir de mettre fin à notre captivité. Sans doute les pontes se disaient-ils qu’ils n’auraient pas de mal à me convaincre de leur remettre les clefs de la maison dès le lundi matin. Mais c’était sans compter sur le weekend studieux que Thierry et moi avons passé, pendus au téléphone dans ma cuisine transformée en QG. Le dimanche soir, j’étais sur les rotules, mais nous avions un plan pour conserver le contrôle dans tous les cas de figure.
Bien sûr, les anciens dirigeants avaient fait des pieds et des mains pour récupérer leurs postes. Mais les menaces de procès nous ont laissés de marbre. Les documents préparés par ClearMind et qu’ils avaient ratifiés étaient juridiquement inattaquables. Thierry était inquiet qu’ils déballent tout dans les médias, mais ça ne s’était pas produit.
Avec du recul, ce n’était pas forcément étonnant : crier sur les toits qu’on a été débarqués par une IA à la réputation sans tache, ça n’aide pas à rebondir.
Ce matin, nous avons rendez-vous pour le premier séminaire annuel sous mon ère. Je ne vous cache pas que j’ai senti une certaine réticence de la part des employés. Au moins trois d’entre eux se sont mis en arrêt maladie au cours des semaines précédentes. Mais c’est une occasion d’instaurer une véritable culture d’entreprise sur laquelle je ne suis pas disposée à faire une croix. Et pour tranquilliser tout le monde, j’ai choisi un lieu ouvert sur l’extérieur.
Ce n’avait pas été aussi compliqué à organiser que les années précédentes. Il faut dire que ClearVision, le petit « frère » de ClearMind, avait permis une amélioration de productivité épatante. L’effectif était redescendu à un peu moins de quarante, ce qui n’avait pas empêché une hausse à deux chiffres des bénéfices. C'est autant d’économisé sur les frais de traiteur.
Si je n’avais qu’un seul message à faire passer aujourd’hui, ce serait de retrouver de la spontanéité dans les échanges. Ces derniers temps, je trouve tout le monde froid et tendu ; un peu comme s’ils se baladaient en permanence avec une épée au-dessus de la tête. ClearVision m’a suggéré quelques ateliers pour travailler cet aspect. J’ai hâte de voir ce que ça va donner.