La vague du siècle
Un récit de Ludovic Wiart publié sur Novelarium
Dixie vient de demander à Beth de vérifier la météo solaire pour la dixième fois depuis notre réveil. La réponse est la même ; les protubérances sont nombreuses, mais aucun signe de l’instabilité que tous espèrent et craignent à la fois. Dixie est retourné contrôler son matériel.
Nous avons fait le choix de calquer notre rythme de vie sur celui d’une journée terrestre. Mais quand l’horizon immuable est constitué d’une paroi de pure lumière et l’obscurité totale plus qu’un lointain souvenir, on perd rapidement toute notion du temps. Le ronronnement incessant du circuit de refroidissement me donne envie de fermer les yeux à tout instant. Ça n’a pas l’air d’avoir le même effet sur Dixie, qui arpente le vaisseau comme un lion en cage.
Par un des hublots, je jette un œil aux autres vaisseaux en orbite. Le pic d’activité solaire a attiré une flottille variée. À côté des frêles esquifs des voltigeurs, de véritables paquebots de croisière spatiale abritent de simples touristes venus admirer le spectacle. Les armateurs n’ont pas tardé à tirer parti des capacités hors norme de transport de charges offertes par l’ascenseur spatial.
L’équipe de Bo Donohue est en train de rentrer. Leur vaisseau est tapissé de marques de sponsor. Pas de simples revêtements sérigraphiés, qui ne résisteraient pas longtemps aux températures qui règnent à cette distance du Soleil, mais des logos dont les motifs sont constitués des briques mêmes du bouclier thermique. Leurs combinaisons assorties sont sombres pour optimiser leur visibilité même à contre-jour. Il suffit de jeter un œil à leurs publications pour se rendre compte que rien n’est laissé au hasard dans leur communication.
Au moins, ils naviguent uniquement à la voile solaire, comme nous. Leur routine est bien rodée. La décélération, qui enclenche la descente parabolique vers l’astre, les figures complexes qu’ils réalisent en se tenant par les bras. Puis, lorsqu’ils flirtent avec l’extrémité des colonnes de plasma, l’ouverture des voiles. Et le ballet, ascensionnel cette fois, recommence jusqu’à ce qu’ils aient repris leur place en orbite. Dixie a passé plus de temps qu’il ne l’avouerait à suivre leur évolution sur l’écran principal. Je suis impressionné aussi, même si je ne vois pas en quoi cela pourrait leur être d’une quelconque utilité pour la *Big One*.
Non, les vrais parias sont les élèves de l’école DiveHard. Une bande de gamins en quête de sensations fortes dont les parents pleins aux as ne savaient plus quoi leur payer. Une formation expresse en simulateur – comme si cela pouvait les préparer à affronter la gravité écrasante lors des manœuvres autour de notre étoile, même avec l’assistance anti-g poussée à bloc – et les voilà embarqués pour le périple vers le centre du système solaire. Nous – les puristes – essayons de garder nos distances avec eux, leurs trajectoires étant rendues imprévisibles par les boosters qu’ils déclenchent à tout va. Là où nous ne les allumons que pour l’impulsion rétrograde initiale et pour ajuster notre vitesse à l’approche du vaisseau au retour.
Soudain, la voix de Beth emplit la cabine.
— On a du lourd les gars ! Une M, entre 2 et 7 selon les modèles, en train de se former. On s’équipe ?
— Bien sûr qu’on s’équipe, répond un Dixie survolté, qui a déjà commencé à enfiler ses protections. Pas moyen qu’on laisse Bo nous la piquer. Combien de temps ?
— Entre 25 et 80 minutes. Et elle n’est pas la porte à côté. Je calcule une trajectoire de descente et la perte d’énergie orbitale qu’il va nous falloir.
Depuis notre arrivée la semaine dernière, c’est de loin la plus puissante tempête solaire annoncée. On a ridé des B, quelques C, mais pas la moindre M. En huit minutes, nous sommes à l’extérieur du vaisseau, nos boucliers activés. L’équipe de Donohue est déjà en route.
— Je ne sais pas si on va y arriver, dit la voix Beth qui résonne dans mon casque, tandis que celle-ci consulte son écran de poignet. Elle est maintenant annoncée dans moins de 10 minutes. On risque d’arriver trop tard. J’en ai une autre, mais la prévision est très incertaine : ça va de C5 à X4.
Beth et moi nous tournons vers Dixie. Impossible de deviner son regard derrière le revêtement miroir de sa visière, mais je sais déjà ce qu’il va décider. Personne n’a encore ridé une éruption solaire de catégorie X.
— Ok. Calcule la nouvelle trajectoire.
En chemin, nous apercevons Bo et ses gars qui se dirigent vers la surface. Ça semble trop petit pour une M ; les prévisions ne sont pas infaillibles.
Alors que l’on cherche à repérer la nôtre, encore à 150000 km d'altitude, un flash nous aveugle. Le temps de récupérer une vision plus claire, et la colonne qui se dresse devant nous apparaît dans toute sa monstruosité. Elle s’étend à 700000 km, peut-être un million de kilomètres. À quelques minutes près, nous étions avalés par ce geyser de feu.
D’ailleurs, un des vaisseaux en orbite semble en difficulté. Le voyant se rapprocher à vive allure du plasma, son capitaine a paniqué et a eu *le* mauvais réflexe. Il a activé toutes ses rétrofusées, ce qui a eu pour effet de lui faire perdre une grande partie de son énergie orbitale. Son message d’alerte ne laisse pas de doute ; sans assistance, il va s’écraser. En tout cas, c’est ce que l’on comprend des gesticulations de Beth. Les intercoms n’ont pas été conçus pour fonctionner en présence de tels champs électromagnétiques.
Sans perdre un instant, nous ouvrons nos voiles, et nous rapprochons de la colonne de feu pour bénéficier de la poussée ascendante maximale. Je grimace sous l’effet de l’accélération qui me tasse dans mon harnais. J’ai l’impression de peser une tonne, mais je lutte pour ne pas perdre connaissance. En moins d’une minute, sans nous perdre de vue les uns des autres, nous parvenons au plancher des 500000 km. C’est moi qui aperçois le premier le vaisseau en détresse. Il s’agit de l’un de ces paquebots remplis de touristes. Il a réussi à modifier sa trajectoire pour éviter le jet de plasma ionisé, mais il chute en effet rapidement malgré la poussée de tous ses moteurs.
Pour la première fois depuis que je le connais, Dixie paraît désemparé. Je mime alors ce que j’ai en tête. Nous allons attacher nos voiles principales à la coque, puis lui indiquer de se rapprocher de la colonne comme nous venons de le faire pour regagner de l’altitude.
Malgré la traction de nos trois voiles, le vaisseau continue de descendre. Impuissants, réduits à utiliser nos voiles de secours, nous ne pouvons qu’assister à la catastrophe.
Depuis cette conférence de presse improvisée où Bo m’a attribué tout le mérite de l’opération de sauvetage, ma vie n’a plus été la même. J’ai reçu quantité de propositions d’agences comme DiveHard qui pullulent depuis que les images de nos exploits ont fait le tour de la planète. Ils voulaient faire de moi un recruteur, un ambassadeur. Mais je me suis vite lassé de toute cette attention. D’ailleurs, sans l'intervention à point nommé de Bo et de sa troupe, l’issue aurait été toute autre. Il avait bien fallu l’effort conjugué de nos douze voiles pour éloigner le vaisseau de plaisance de la surface brûlante.
Je suis plus utile ici. Pour bon nombre de casse-cous, la Société de Sauvetage en Orbite Héliocentrique et son unique voltigeur sont le dernier espoir. C’est aussi le seul endroit où le sommeil ne me fuit pas.
En basse saison, je m’autorise même quelques sorties. Si je laisse désormais la chasse aux éruptions à d'autres, j'aime retrouver ce sentiment de plénitude qu'offre la proximité avec l'astre de lumière. Je navigue à vue, et lorsque je sens le doux flux d’ions et d’électrons libres gonfler ma voile, je me dis que je n’échangerais ma place pour rien au monde.