Juste après le prochain virage
Un récit de Ludovic Wiart publié sur Novelarium
— Hé, c’est encore loin ? Je crois que je commence à avoir une ampoule au pied gauche.
— C’est juste après le prochain virage.
C’est ma réponse par défaut. Kevin et Lucie savent que c’est celle qu’ils récolteront à chaque fois qu’ils m’interrogent, mais ils ne peuvent pas s’en empêcher.
— Tu nous as déjà dit ça il y a dix minutes, fait remarquer Kevin.
— Si c’était un site facile d’accès, ça ne serait pas le Graal de l’urbex, ça serait un musée.
— Tu en as entendu parler comment ? m’interroge Lucie.
J’ouvre la bouche pour répondre, mais je ne sais plus trop en fait. Une vidéo sur mon fil peut-être ? Après toutes ces sorties où l’organisation était galère et qui entamaient notre maigre budget d’étudiants, ils n’allaient pas se plaindre ce coup-ci.
— Pour une fois qu’on n’a pas à faire d’auto-stop et partir sur un weekend entier, vous n’allez pas râler quand même ?
J’ai parfois l’impression que l’on ne cherche pas la même chose à travers ces sorties. Si j’apprécie bien entendu de découvrir des lieux hors du temps et les montées d’adrénaline au moment d’y pénétrer, je trouve au moins autant mon compte dans les préparatifs et l’anticipation. Là où Lucie et Kevin n’hésiteraient pas à se téléporter directement sur place si c’était une option. Entre le ciel bleu azur et la légère brise qui agite les branches autour de nous, je ne suis pas pressé d’arriver à destination.
En réalité, le sentier avait continué à serpenter sur un ou deux kilomètres avant que l’on aperçoive une première construction.
— C’est tout ?
La déception est perceptible dans la voix de Lucie. Est-ce que je leur ai survendu le truc ? C’est vrai que je n’ai pas le souvenir d’avoir poussé aussi loin les recherches que ce que je peux faire habituellement. Je sais juste qu’il s’agit d’un hôtel de luxe désaffecté, dont la construction n’a jamais été achevée.
— Il doit y avoir d’autres bâtiments. Ça pourrait être une sorte de dépendance, dis-je en en faisant le tour. Allez voir de ce côté, moi, je vais essayer de trouver un point de vue en hauteur. On se retrouve ici à… 10 h 20 au plus tard.
À l’heure convenue, nous voici tous de retour dans la clairière.
— Tu as repéré quelque chose de là-haut ? me questionne Kevin. Parce que nous, on n’a rien trouvé du tout. Rien de ce qu’on devrait trouver dans un cas pareil. Pas de matériaux ni d’outils abandonnés. Aucune trace non plus du passage d’urbexeurs : pas de trace de feu, de cannettes de bière, que dalle. Tu es sûr qu’on est au bon endroit ?
— C’est censé être ici, oui, dis-je, carte topographique à l’appui. J’ai trouvé une espèce d’amas de rochers, et, depuis là-haut, j’avais une vue assez dégagée. J’ai aperçu l’endroit où le bus nous a déposés. Mais par contre, aucun autre bâtiment. Je ne comprends pas.
Notre attention se reporte vers la seule construction. J’en refais le tour, plus doucement cette fois-ci. Un rectangle de plain-pied, de six mètres sur quatre environ, aux parois vitrées, mais dont la teinte foncée empêche de distinguer l’intérieur. Ce qui ne m’empêche pas d’essayer.
Je manque de tomber quand la façade contre laquelle j’étais appuyé se révèle être une porte qui s’ouvre vers l’intérieur. Le type qui sort de là se frotte les mains pour les réchauffer. Son regard passe sur nous sans s’y arrêter. On s’observe tous les trois, interrogatifs. On n’est encore jamais tombé sur un squatteur lors de nos expéditions, et on hésite sur la conduite à adopter. Comme lorsqu’il s’agit d’auto-stop, c’est Lucie qui prend en main l’aspect relationnel :
— Bonjour, monsieur, nous cherchons…
— Ça ne vous est jamais arrivé de penser que, si vous ignoriez une chose qui vous fait peur, la menace pourrait disparaître comme elle est apparue ? demande l’inconnu comme s’il s’adressait à mère Nature. Que ce n’est que lorsque vous acceptez sa présence qu’elle se matérialise ?
— Non… enfin oui, c’est possible. Vous vivez tout seul ici ? s’enquiert Kevin.
— Vous permettez que je la fume avant de vous faire visiter ? dit-il en tendant vers nous une cigarette que je ne l’ai vu sortir de nulle part.
Tout en envoyant ses volutes de fumée dans l’air cristallin du matin, il braque successivement son regard sur chacun d’entre nous. Je n’ai aucun mal à deviner ce qui traverse l’esprit de mes camarades, car c’est probablement la même pensée qui me travaille : si l’un d’entre nous se dégonfle, au premier semblant de pas en arrière, je suis prêt à foncer vers les fourrés. Mais personne n’esquisse le moindre mouvement, et notre fenêtre d’opportunité se referme.
— Bon, on y va ? demande l’inconnu après avoir jeté son mégot au sol. Ne vous inquiétez pas, ajoute-t-il devant l’air scandalisé de Lucie, c’est une version « biodégradable », elle ne sera plus là d’ici une heure ou deux.
Content de sa blague que lui seul comprend, il nous invite d’un geste de la main à pénétrer.
On ne bouge pas d’un pouce.
— Je vois. Courageux, mais pas téméraires.
On se concerte.
— Je ne le sens pas, chuchote Kevin.
— J’ai une idée. Je reste ici pour le garder à l’œil, et tu descends avec Lucie. On a nos talkies ; s’il tente quoi que ce soit, je vous appelle et on file en vitesse.
Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais je sens que l’on n’a rien à craindre de lui. À moins que ce ne soit la curiosité qui me pousse à ignorer tous les signaux d’alerte.
— À la bonne heure, lâche le bonhomme après que nous lui avons exposé nos conditions.
Kévin et Lucie passent devant lui et s’enfoncent dans les entrailles du bâtiment. Je sors mon talkie et fais un test, auquel ils répondent.
— Vous ne nous avez toujours pas dit qui vous êtes, fais-je remarquer pour briser le silence, tout en gardant assez de distance pour avoir le temps d’esquiver au cas où il se jetterait sur moi.
— Et je m’en excuse.
— OK… Cela fait longtemps que vous vivez ici ?
— J’ai été placé là à la fin du cycle précédent, un peu avant ou un peu après.
On est vraiment tombé sur un sacré numéro. Je profite du fait qu’il a rallumé une cigarette et est abîmé dans la contemplation de ses ronds de fumée concentriques pour mieux l’observer. S’il détonne dans cet environnement, j’ai le sentiment que ce serait le cas de partout. Quelque chose dans sa tenue – un bleu de travail sans la moindre trace d’utilisation – et sa posture raide, fait qu’il n’a pas l’air de complètement habiter le monde. Il est… comme en surimpression. Un hologramme ? Je chasse aussitôt cette idée. Ne vient-il pas d’ouvrir une porte ? Je réfléchis à ma question suivante quand la voix de Kevin me parvient du talkie :
— John, tu devrais venir jeter un œil, on n’a jamais rien vu de pareil.
— Qu’est-ce que vous avez trouvé ?
— C’est… ça serait plus simple si tu venais voir toi-même.
J’ai l’impression que n’aurais rien réussi à tirer de mon interrogatoire de toute façon. Je sors ma torche et notre mystérieux hôte m’emboîte le pas.
Après avoir descendu plusieurs volées de marches taillées à même la roche, nous nous retrouvons dans une cathédrale minérale, entourés de stalagmites et de stalactites, dont certains se rejoignent en de majestueux piliers de calcaire. Des gouttes d’eau font résonner cet orgue de calcaire de toutes les directions à la fois. En temps normal, ce spectacle aurait suffi à nous captiver. Mais ce n’est pas cela que Kevin a eu du mal à décrire.
Du centre de la caverne émane une lumière à la fois douce, mais suffisamment puissante pour ne plus avoir besoin des lampes torches. À peine Kevin et Lucie tournent-ils la tête vers nous lorsque nous approchons, pour aussitôt reporter leur attention sur le faisceau.
— C’est quoi ce truc ? s’interroge Kevin à voix haute.
En observant de plus près la source lumineuse, je découvre qu’elle est constituée de deux brins, qui s’enroulent en spirale sans jamais se toucher. Un flux de particules semble descendre de la voûte, tandis que celui qui constitue le second semble émerger du sol.
— C’est quoi ce truc ?
Cette fois-ci, ma question est adressée à notre hôte.
Ce dernier hausse les épaules.
— Plutôt chouette, non ?
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— Ton hypothèse ne tient pas la route, s’agace Kevin. Regarde. Si l’on est dans une simulation, toute notre vie, chacune de nos décisions est régie par des algorithmes. Quel intérêt de nous amener ici, à part par sadisme, pour nous regarder perdre la boule ? Hein ?
L’argument de Kevin est solide. Mais dans ce cas, de quoi vient-on d’être témoin ? D’une forme de vie supérieure ? Les alternatives ne me semblent guère plus crédibles que mon hypothèse initiale.
— Et puis c’est qui ce type ? relance Lucie. Il n’y a pas la moindre trace d’un sac de couchage, de nourriture, d’un feu… rien.
— Je voudrais bien vous aider, mais ma mémoire me joue des tours ces temps-ci.
On sursaute tous les trois. Avec nos capuches sur la tête et la pluie battante – la météo s’était bien plantée –, on ne l’avait pas entendu remonter. Il a repris sa place devant l’entrée et s’en grille une autre.
— Vous voulez un poncho ? propose Lucie. On en a un en rab, si vous voulez.
— C’est gentil, mais la pluie ne me dérange pas.
C’est Kevin qui percute le premier. Il s’apprêtait à en remettre une couche pour achever de démonter ma théorie quand il quitte tout à coup notre conciliabule pour s’approcher du type.
— C’est quoi ce délire… ?
Intrigués, Lucie et moi nous rapprochons. Je suis le dernier à remarquer ce qui cloche. Au lieu de s’écraser sur lui et tremper sa cigarette, sa tête et ses vêtements, les gouttes d’eau rebondissent sur lui. Ou plutôt, à quelques centimètres de sa peau.
— OK, j’ai peut-être écarté un peu trop vite ton idée, convient Kevin, sans lâcher le bonhomme des yeux.
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— Bon, admettons que l’on soit dans une simulation. Un brin déverse les données qui servent à modéliser le monde, les brins d’herbe, la boue qui macule nos chaussures, ainsi que chacun de nos faits et gestes…
Kevin marque un temps d’arrêt pour nous laisser mesurer la portée de ses paroles.
— …et un brin remonte à une… entité avec des compétences informatiques des résultats. Et ces résultats justifient de continuer à la faire tourner.
Nous sommes descendus nous mettre au sec. Après avoir vu la réaction – ou plutôt l’absence de réaction – de l’inconnu lorsque nous lui avons fait remarquer que la pluie ne se comportait pas de la même manière avec lui qu’avec nous, nous avons déduit qu’il était inoffensif et tout aussi ignorant que nous des règles régissant ce monde.
Ses paroles – la seule vraie réponse qu’il m’ait faite, même si elle ne faisait aucun sens – me reviennent à l’esprit.
— C’est quoi cette histoire de cycle au fait ?
— De quoi ?
— Quand je vous ai demandé tout à l’heure depuis combien de temps vous viviez ici, vous m’avez répondu : depuis juste avant ou juste après le dernier cycle.
— Ah ? J’ai dit ça ?
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— C’est joli, qu’est-ce que c’est ? demande l’inconnu, penché sur le carnet de croquis que tient Lucie.
— Un portrait. Votre portrait.
— Je ressemble vraiment à ça ?
— Ça vous plaît ?
— Oh oui. Je peux essayer de faire le vôtre ?
— D’accord.
— Mais il faut promettre de ne pas regarder avant que j’aie fini.
— C’est promis, accepte Lucie en lui tendant son carnet et un crayon.
Je n’écoutais jusque-là que d’une oreille. Kevin et moi sommes en train de rassembler nos affaires, et il m’abreuve des idées qu’il a pour mettre à l’épreuve notre théorie. J’appréhende un peu la réaction de l’inconnu lorsqu’il va comprendre que l’on s’apprête à lever le camp. Nous n’avons pas encore décidé si nous devions garder pour nous l’existence de ce lieu et de son gardien si particulier, ou bien chercher une aide extérieure. Mais ce qui était sûr, c’est que l’on n’attendait plus grand-chose de lui.
Mon intérêt est cependant piqué quand je le vois repousser poliment ce que lui tend Lucie et qu’il lui demande de se mettre de profil. Je fais signe à Kevin de faire une pause et d’aviser ce que notre énigme imperméable manigance par terre.
Au bout de quelques instants, ce dernier fait signe à Lucie qu’il a terminé. Elle ne peut retenir une exclamation en découvrant son dessin.
— Mais c’est magnifique ! Mais… comment avez-vous fait pour graver la roche ?
Kevin et moi nous sommes rapprochés. Alors que, de là où nous étions, nous pensions qu’il utilisait la poussière comme support, il a par endroits enfoncé ses doigts de plusieurs centimètres dans la roche, comme s’il s’était agi d’une grande toile de beurre ramolli. Si l’on avait besoin de confirmer encore le caractère hors norme de notre hôte, cela aurait fait l’affaire. Mais ce qui retient le plus mon attention, ce sont quelques lettres en bas à droite. Il a signé l’œuvre de son prénom.
— Enchanté Gaëtan !
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Les parois de la caverne sont maintenant recouvertes de dessins. À chaque fois qu’il en termine un et sort de la transe dans laquelle il était plongé, Gaëtan a l’air de découvrir pour la première fois son sujet. Mais les œuvres qu’il a réalisées à notre demande sont heureusement assez explicites pour que l’on puisse se passer de ses explications.
Alors que Kevin et moi faisons une nouvelle fois le tour de la fresque ainsi assemblée, Lucie a insisté pour qu’il fasse une pause.
— Les brins moins épais, ça serait donc le signe… commence Kevin tout en pointant du doigt.
— …que la simulation va se terminer, oui. D’après Gaëtan. Enfin, c’est ce qu’il a dessiné quand on lui a demandé comment savoir quand cela allait se produire.
— Et ça, c’est donc sa seule proposition.
— Oui. On dirait bien que ça consiste à télécharger sa conscience dans le flux de données.
— Avec quelle garantie que ça fonctionne ?
J’ironise :
— Pourquoi, tu ne fais pas confiance à un ermite amnésique ?
Kevin ne peut s’empêcher de s’esclaffer. Mais il redevient vite sérieux :
— Pourquoi une seule personne est-elle représentée ? On est trois, non ?
Sa remarque résonne toujours en moi lorsque nous rejoignons Lucie et Gaëtan. Avant même de les entendre, je devine à la posture de Lucie que cette dernière est en train de faire. Elle affiche ce même air d’écoute active, à la limite de l’hypnose, que je lui ai vu tant de fois, et qui invite à la confidence. Pas bête. D’autres souvenirs importants sont probablement enfouis juste sous le niveau de sa conscience. Si le dessin s’est révélé un moyen efficace pour y accéder, ce n’est peut-être pas le seul. Et, en effet, Gaëtan ne remarque même pas notre présence. On s’assoit sans bruit pour ne pas briser le charme.
— …sommeil n’est pas une fonction dont je suis doté.
— Comment avez-vous occupé tout le temps que vous…
Devant le regard vide de notre hôte, elle ne va pas au bout de sa question. C’est Gaëtan qui relance la conversation.
— Les dessins que j’ai réalisés… ils… ce qu’ils montrent ne vous fait pas peur ?
— Bien sûr que si, je suis terrifiée ! Une partie de moi espère toujours que je vais me réveiller dans mon lit et que tout ça ne se révèlera être qu’un mauvais rêve.
— C’est quoi, un rêve ?
— C’est quelque chose qui se produit pendant qu’on dort. Parfois on s’en souvient au réveil, parfois non.
— Et comment sait-on si on est en train de rêver ou pas ?
— C’est… Avec ce qu’on a découvert aujourd’hui, je ne suis plus sûre de rien… Si quelqu’un là-haut s’apprête à débrancher la prise, alors peut-être que ma vie n’était qu’un rêve sans intérêt.
— Je ne suis pas d’accord. Vous avez tous ces souvenirs. Ce sont les vôtres et personne ne peut vous les retirer. Quelle différence cela peut faire qui a conçu l’univers dans lequel vous les avez acquis ?
— Aucune, j’imagine, tranche Lucie après avoir soupesé la question.
— Ça vous dérangerait…, commence Gaëtan en se tortillant les doigts. J’aimerais entendre quelques-uns de vos souvenirs.
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— Tu as réussi à lui soutirer des informations intéressantes avant qu’on ne vous rejoigne ?
Je profite que Gaëtan s’est encore éclipsé pour fumer pour interroger Lucie.
— Rien qu’on ne savait déjà, je le crains. Si ce n’est qu’il a l’air de penser que la fin du *cycle* est imminente.
— Oui, enfin, pour quelqu’un qui a passé des années, voire des décennies seul ici, imminent pourrait vouloir dire des jours ou même des semaines, remarque Kevin à juste titre. Et si on en croit la fresque, il faut attendre l’affaiblissement de la connexion pour… intervenir.
— Comment s’organise-t-on ? On a des vivres pour tenir un jour, deux en réduisant les portions.
— Simulée ou pas, la faim m’empêche de réfléchir. J’ai déjà l’estomac qui gargouille, annonce Lucie.
— Parons au plus pressé. Pour cette nuit, prenons des quarts. Si rien ne s’est passé d’ici là, on avisera demain pour faire un aller-retour en ville. Je prends le premier, propose Kevin en consultant sa montre, l’un de vous me relayera à… une heure.
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L’instabilité des brins est déjà bien établie quand j’émerge, pour me retrouver face à un Gaëtan au teint diaphane qui me secoue par l’épaule. Je me suis assoupi pendant mon tour de garde. Aucun mouvement ne vient du côté de Lucie et Kevin, dont j’aperçois les sacs de couchage depuis ma position. Résistant à un premier instinct me dictant de les réveiller, je me fais violence et renonce. C’est mieux ainsi. Je jette une dernière fois un œil à la fresque, puis me dirige vers le double faisceau. Je crois deviner des larmes aux coins des yeux fatigués de Gaëtan lorsqu’il me fait ses adieux. Avant que ma détermination ne faiblisse, je plonge le bras gauche dans le brin descendant et le droit dans le brin montant. Pendant un moment, je crains que ça ne fonctionne pas, puis la trame du monde se déchire dans un grand feu d’artifice de pixels blancs.
[center]\*[/center]
*Content de te voir, je n’aurais pas pu tenir beaucoup plus longtemps.*
[center]Qui es-tu ?[/center]
[center]*Je m’appelais Gaëtan lors de mon dernier passage dans ton monde. J’ai aussi porté le nom de Denis, et avant ça d’Adam. Tu hériteras bientôt de tous ces noms, plus celui de Jonathan, que tu transmettras ensuite à d’autres, à moins que tu ne réussisses là où j’ai échoué.*[/center]
[center]Échouer à quoi ? La version de Gaëtan que j’ai rencontré a réussi à transmettre tes instructions.[/center]
[center]*Oui, et cela a permis d’éviter le pire, que la simulation ne s’arrête purement et simplement. Mais il reste à trouver le moyen de briser le cercle des redémarrages. Et, malgré tous mes efforts, je n’ai pas réussi à attirer l’attention des ceux qui ont lancé cette simulation. Bientôt, je vais te céder la place, et cette responsabilité t’incombera. Tu auras aussi la charge de guider Maxime, Nassim et Olivia, comme j’ai pu le faire avec vous trois, pour parer à toute éventualité.*[/center]
[center]Tu vas aller où ? Je serai seul pendant, quoi, deux décennies ?[/center]
[center]*J’ai rempli mon rôle, mais changer le cours des existences qui vous étaient attribuées, et, pour finir la projection de Gaëtan, m’a coûté beaucoup d’énergie. Il est l’heure pour moi de passer le flambeau. Tu te rendras vite compte que la notion de durée est relative ici, tu n’auras pas le temps de t’ennuyer.*[/center]
[center]Que se serait-il passé si Kevin et Lucie avaient tenté de se joindre à moi ?[/center]
[center]*Impossible à dire. Peut-être que ça aurait fonctionné. Peut-être que ça aurait signifié la fin de ce monde. Mais si j’étais toi, je ne ressasserais pas trop à ce sujet, ce n’a jamais été une option. Si vos actes se sont écartés de ceux que prévoyait la simulation, ça ne veut pas dire pour autant que vous étiez doté de libre arbitre, tu comprends ?*[/center]
[center]…[/center]
[center]*Tu m’en veux… c’est naturel. Tout comme moi, tu seras celui-qui-s’est-sacrifié, le seul dont le redémarrage n’affectera pas la mémoire. Dans quelques instants, tu auras la lourde tâche de continuer le combat tout en connaissant la vérité. Et, comme moi, tu feras tout pour que ton sacrifice ne soit pas vain, tu peux me croire sur parole.*[/center]
[center]Une dernière question.[/center]
[center]*Je t’écoute.*[/center]
[center]Pourquoi la cigarette ?[/center]
[center]*Ah, juste une vilaine habitude dont je n’ai jamais pu me débarrasser, et qui a déteint sur Gaëtan.*[/center]
[center]*\**[/center]
Cette nuit-là, Maxime fait un rêve étrange. Il explore une bâtisse abandonnée en compagnie de deux camarades de son âge qu’il ne reconnaît pas. Comprenant qu’il est en train de rêver – ses parents ne le laissent même pas fermer à clé la porte de la salle de bain quand il se lave, de peur qu’il ne se blesse, alors ce genre d’aventure… –, il profite à plein de cet espace de liberté et sympathise avec les deux autres.
À la surprise de ses parents, après le petit-déjeuner, il décline leur proposition de l’accompagner en voiture, enfile son cartable et prend le chemin de l’école avant qu’ils n’aient pu protester. Alors qu’il vient de tourner à droite, il aperçoit sur le trottoir devant lui deux élèves à la silhouette familière, qui semblent chercher leur chemin. Sans forcer l’allure, il arrive à leur hauteur. Mais sa timidité le rattrape et il les dépasse en regardant droit devant lui. Un violent vertige le saisit soudain : il sait qu’arrivé au niveau de la bouche à incendie, l’un d’entre eux va l’interpeller, et même les mots précis qu’il va employer.
— Hé, c’est encore loin ?
Et plus étrange encore, il sait quelle réponse il va lui faire, même si toutes les fibres de son corps semblent déterminées à en changer la teneur.
— C’est… juste… après… le…
L’effort est à la limite du supportable. Chaque mot lui est arraché. Mais il n’est pas seul à lutter. Sa gorge, son corps tout entier est un champ de bataille, où une force titanesque tente une infime percée. Enfin le calme revient, et après avoir dégluti, il reprend :
— Suivez-moi, je vais vous montrer le chemin.